Arnold SCHÖNBERG : Gurre-Lieder. Texte de Robert Franz Arnold d'après Jens Peter Jacobsen. Andreas Schager, Irène Theorin, Sarah Connolly, Jochen Schmeckenbecher, Andreas Conrad. Franz Mazura. Chœurs de l'Opéra national de Paris et Chœurs Philharmoniques de Prague. Orchestre de l'Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan.

 En miroir à son Moïse et Aaron en début de saison, Philippe Jordan programmait les Gurre-Lieder d'Arnold Schönberg. Avec son orchestre de l'Opéra national de Paris, et à la Philharmonie de Paris pour l'occasion. Les Gurre-Lieder, leur auteur s'y attèle dès 1900, peu après La Nuit transfigurée, sans savoir alors exactement le sort que connaitra le projet, et y travaille une dizaine d'années. La partition sera prête en 1911 et l'œuvre créée deux ans après à Vienne sous la direction de son collègue Franz Schreker.

Un monument hybride, atypique : enchainement de Lieder avec orchestre entrecoupés de chœurs, cantate, oratorio, proche à certains égards de la légende dramatique comme la conçoit Berlioz pour sa Damnation de Faust ? Tout cela à la fois sans doute. Et une orchestration inouïe requérant un orchestre pléthorique : des bois en nombre incroyable (quatre flûtes, quatre petites flûtes, sept clarinettes, cinq bassons), des cuivres par 7 (trompettes, trombones, sans compter un brelan de tubas), des percussions en masse. Et bien sûr des cordes innombrables, dont 12 contrebasses! Autant dire un format symphonique rarement atteint, pour jeter les derniers feux du romantisme allemand (Première et Deuxième parties) et se projeter dans l'avenir, la dernière partie de l'ouvrage annonçant Mahler et ce qui va suivre dans la propre production de Schönberg. Et aussi sept solistes, un chœur d'hommes et un chœur mixte. Cette fresque post romantique, qui semble lui rester fidèle, prend déjà ses distances par rapport au système tonal, et la sophistication de l'écriture jette des ponts vers l'avenir. L'auteur de dire «  les Gurre-Lieder sont la clé de tout mon développement. Ils expliquent pourquoi tout ce que j'ai écrit après devait être écrit ».

 

Philippe Jordan aborde ce maelström avec humilité : souci de clarté, d'évitement de l'écrasement d'une masse par une autre, des solistes en particulier vis à vis de l'orchestre lors des climax fortissimos, ce qui n'est pas toujours  acquis ; volonté de rendre transparent autant que faire se peut un appareil orchestral pour le moins chargé ; art de détailler les trouvailles instrumentales tel le prélude orchestral au monologue du récitant (III ème Partie) avec ses stridences, vraie signature d'un surréalisme en musique. Recherche aussi de continuité dans ce qui a priori peut confiner à une succession de pièces autonomes, voire disparates, pour décrire l'histoire des amours contrariés du roi Waldemar du Danemark et de la belle Tove, au château de Gurre. Ou le thème de l'amour impossible hérité de Tristan und Isolde ; mais aussi celui de l'errance, en droite ligne du Vaisseau Fantôme, car le roi sera contraint à la solitude éternelle pour avoir blasphémé contre les dieux. La maitrise de Jordan est impressionnante et la palette orchestrale grandiose grâce à la sûreté du traitement instrumental : on mesure l'empathie entre orchestre et chef, et la qualité du travail accompli ensemble, déjà remarqué dans les productions opératiques précédentes, Moses und Aron ou Die Meistersinger von Nürnberg plus récemment. C'est à ce type d'événement symphonique qu'on mesure la somme d'efforts nécessaires pour parvenir à un tel niveau et l'étiage atteint désormais par une phalange qui passe déjà pour une des meilleures. Les chœurs de l'ONP enrichis de ceux de Prague font du tout aussi bon travail, du moins pour ce qu'on peut en juger car d'où on était placé, au parterre, on ne les percevait qu'à travers une bouillie sonore ; encore un défaut de l'acoustique de cette prestigieuse salle. Côté solistes, on avait aligné un ensemble digne d'une pochette de disque. Le ténor Andreas Schager, merveilleux et si émouvant Parsifal de Barenboim à Berlin, se déjoue des pièges du rôle écrasant de Waldemar : quintes aiguës harassantes délivrées avec vaillance, nuances, engagement qui fait plaisir à voir. Décidément cet artiste est à suivre et on apprend avec joie son casting en 2017 dans le Parsifal de Bayreuth et la reprise de celui de Berlin. En attendant quelque rôle à l'Opéra de Paris ? A ses côtés, Irène Theorin est une somptueuse Tove, nantie d'aigus fulgurants parant la partie de Tove, digne de la Brünnhilde wagnérienne, le baryton-basse Jochen Schmeckenbecher un Bauer de poids, comme Andreas Conrad un Klaus-Narr aux accents sifflants, empruntés au Mime du Ring. La partie du récitant était confiée à Franz Mazura, un vétéran certes, pas un inconnu à l'Opéra de Paris : n'était-il pas le Dr. Schön lors de la création à Garnier de la version en trois actes de Lulu sous la direction de Boulez en 1979 ! Un des moments forts de la soirée restera le Lied « Stimme der Waldtaube » (La voix d'un ramier) qui en quelque sorte commente l'action à la fin de la Première partie : Sarah Connolly a saisi l'auditoire par un chant d'une beauté poignante, conférant une force intérieure peu commune à ce monologue qui culmine sur cette phrase « j'ai volé loin, loin vers le deuil et la mort! », couronnée d'un aigu prodigieux de la voix de mezzo-soprano. Là encore une superbe artiste, hier Brangaene de Tristan und Isolde à Baden-Baden.