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Catégorie : Opéras

Jacques Fromental HALÉVY : La Juive. Opéra en cinq actes. Livret d'Eugène Scribe. Nikolai Schukoff, Rachel Harnisch, Sabrina Puértolas, Enea Scala, Roberto Scandiuzzi, Vincent Le Texier, Charles Rice, Paul-Henry Vila, Brian Bruce, Alain Sobienski, Dominique Beneforti, Charles Saillofest. Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Daniel Rustioni. Mise en scène : Olivier Py. Opéra de Lyon.

 

 Dans le cadre de son festival annuel « Pour l'humanité », l'Opéra de Lyon montait La Juive. Prototype du grand opéra à la française, l'œuvre de Jacques Fromental Halévy (1799-1862), en est un des joyaux, comme Les Huguenots de Meyerbeer. Il fut admiré par Richard Wagner qui en louait « le pathétique de la haute tragédie lyrique ». Son sujet est l'intolérance religieuse : un prince chrétien, Léopold, aime une jeune fille juive Rachel, naguère recueillie par l'orfèvre Eléazar, en réalité l'enfant qu'eut le cardinal Brogni avant d'embrasser les ordres, et ennemi juré de ce dernier.

A la toute fin de l'opéra, Eléazar révèle à la face du prélat la vérité de l'existence de cette enfant, au moment où elle s'immole par amour et pour affirmer sa foi. Cette trame éminemment tragique croise des destins individuels et des grands effets spectaculaires, car les peuples des juifs et des chrétiens s'affrontent derrière ces solitudes. Celles de deux pères, préfigurant étrangement ce qui sera au cœur du Trouvère ou de Simon Boccanegra de Verdi. Le destin de Rachel c'est aussi, selon André Tubeuf, « la chasteté sacrificielle d'Elisabeth » du Tannhäuser du compositeur allemand. Cette œuvre dont Scribe a commis le livret, a été aussi taillée sur mesure pour des interprètes hors norme : le ténor Adolphe Nourrit, qui en écrira même un des airs célèbres (« Rachel, quand du Seigneur... »), et Cornélie Falcon, la première  Rachel, et qui donnera son nom à une tessiture particulière de soprano mâtiné de grave, le « soprano falcon ». Une intrigue quelque peu touffue conduira à une désaffection durable de l'œuvre peu après son succès fulgurant en 1834. C'est que la magnificence de la présentation masquait peut-être les vertus musicales de l'ouvrage.  La production de l'Opéra de Lyon a été confiée à Olivier Py.  Assurément l'homme de la situation car habile à manier ce discours mêlant grands déploiements de foules et destins singuliers. Comme il en fut de ses Huguenots à Bruxelles et à Strasbourg. Profondément attaché à l'aspect spirituel, Olivier Py se place dans une approche historique assez intemporelle, apte à tracer ce qui ressortit à « un racisme religieux » et non pas « génétique », précise-t-il. La question centrale est bien celle de l'intégration religieuse. Et cela Py le fait ressentir : l'opposition résolue entre Eléazar,le juif pénétré d'une foi militante, presque fanatique, et le cardinal Brogni, ici vêtu de blanc tel le Pape, pour affirmer encore cet absolu religieux qui le conduira jusqu'à prononcer la malédiction contre le peuple hébreu ; au milieu, Rachel, une femme déchirée entre sentiments paternels, amour pour un jeune homme qui s'avère être chrétien, affirmation de sa foi juive quelle refusera d'abjurer au seuil de la mort. Mais aussi Léopold, qui se fait passer pour juif sous le nom de Samuel pour conquérir Rachel, et trahit sa propre femme, la princesse Eudoxie, nourrissant pour lui un amour incandescent. Si par moment, en particulier lors des longs finales des actes I et III, la tension vient à se relâcher, c'est sans doute du coté de la musique qu'il faut le rechercher, et du moins dans la présente exécution orchestrale. Le dispositif scénique en entonnoir de Pierre-André Weitz propose une clé de lecture efficace : des éléments se déployant latéralement pour modifier les climats, un environnement livresque omniprésent (les saints livres de la loi), dont on détache tel ouvrage topique, et quelques degrés au premier plan étageant les personnages et leur assignant souvent un savant et significatif placement lors des duos (Rachel-Leopold, Rachel-Eudoxie) et des trios (Eléazar-Rachel-Leopold). Tout cela permet une fluidité certaine du débit dramatique. Et le camaïeux de noir et blanc sait laisser place à un trait de rouge carmin. Comme il en va de l'échange d'abord feutré puis musclé, entre les deux femmes se découvrant rivales. On admire l'art de recréer des tableaux évocateurs comme celui de la Pâques juive au début du l'acte II, le repas du Seder, d'une vérité étonnante et d'une grande beauté plastique, par les éclairages de Bertrand Killy. Là où comme le remarquait Wagner, en 1842, dans la Revue et Gazette musicale de Paris, « Halèvy a réussi à imprimer à sa partition le sceau de l'époque où l'action se passe ». On retrouve, certes, quelques tics chers au metteur en scène comme la dénonciation d'une intolérance primaire avec ces pancartes de manif syndicale affichant « Dehors les étrangers ». Py s'autorise même un effet que n'aurait pas renié Patrice Chéreau : un lâcher depuis les cintres d'espadrilles lestées de plomb, s'affalant sur le plateau, à la fin de l'air d'Eléazar. Saisissante image du destin errant du peuple de Moïse.

 

 

 


Leopold & Rachel ©Stofleth

 

 

 

La partition est difficultueuse au plan vocal, car les gabarits et caractéristiques des  chanteurs de la création n'existent plus. Et c'est bien là où le bât blesse : reprendre de telles œuvres conduit à des compromis. La distribution de l'Opéra de Lyon le fait sans trop de dommages. Le ténor Nikolai Schukoff, familier du Don José, mais aussi de parties wagnériennes telles qu'Erik ou Parsifal, offre dès l'abord une voix serrée et une manière plaquant les forte. La soirée s'avançant, la pression se libère et une diction impeccable lui permet plus que d'assurer un rôle écrasant tant sur le strict plan de l'émission que dans le domaine interprétatif. L'air « Rachel, quand du Seigneur » atteint une aura certaine. Il n'existe pratiquement pas aujourd'hui de chanteurs capables d'assumer le rôle et Neil Schicoff en reste le dernier grand tenant. Par contre, le jeune ténor italien Enea Scala triomphe à peu de choses près de la partie toute aussi délicate du secondo uomo, Léopold. C'est à une voix de ténor di grazia qu'est confié le rôle, mais aussi à une catégorie hybride car requérant une large puissance. Enea Scala se déjoue des crêtes suraiguës et possède une sûre réserve de puissance. L'articulation est impressionnante et l'engagement sans faute. Le Cardinal Brogni du vétéran Roberto Scandiuzzi, basse noble naguère de tous les grands Verdi, laisse apparaitre des signes de fatigue. Mais la stamina est encore là et la diction aussi. Chez les dames, Rachel Harnisch, qui a chanté sous la baguette de Claudio Abbado, campe une Rachel de fière allure, le timbre se mouvant sans encombre dans les territoires du soprano grave requis. Comme ses collègues, elle dispose d'une  diction impeccable. La romance « Il va venir » est un morceau de fine poésie, et l'interjection « Est-ce là ma rivale », lancée à l'endroit d'Eudoxie, sonne juste. De cette dernière, Sabina Puértolas se tire d'affaire avec brio : un rôle de soprano aigu, particulièrement exposé, comme il en va dans bien d'autres pièces du grand opéra français. Mais on eût aimé entendre ici Annick Massis, la spécialiste de ce type de rôle. Les autres sont bien tenus, dont le Ruggiero de Vincent Le Texier. Les chœurs aussi, fort sollicités. Sur la direction Daniele Rustioni, on est plus partagé : de superbes moments, les élégiaques surtout, et un art de bien souligner l'écriture des vents, une rythmique variée, n'empêchent pas une impression générale de sécheresse, à l'aune d'accords assénés sans résonance, secs comme rarement entendus, et fugitivement un sentiment de longueur. Les vastes ensembles concertants des finales des actes, le Ier et le IV ème en particulier, sonnent un peu crus, ne rendant pas à cette partition ses couleurs éclatantes, « l'intensité de la pensée, l'énergie concentrée » et le fait que son auteur « a évité tout effet trop heurté et qui pût choquer » (Richard Wagner, ibid.).