Wolfgang Amadé MOZART : La Clemenza di Tito. Opera seria en deux actes. Livret de Caterino Mazzola d'après Pietro Metastasio. Kurt Streit, Karina Gauvin, Julie Fuchs, Kate Lindsey, Jule Boulianne, Robert Gleadow. Ensemeble vocal Aedes. Le Cercle de l'Harmonie, dir. Jérémie Rohrer. Mise en scène : Denis Podalydès.

 Pour cette première production en version scénique de La Clémence de Titus, depuis l'ouverture du TCE en 1913, Michel Franck avait bien fait les choses, confiant la direction musicale à son complice habituel, mozartien reconnu, Jérémie Rohrer et la mise en scène au comédien, metteur en scène, sociétaire de la Comédie Française, Denis Poladylès, tous deux associés à une distribution vocale de tout premier ordre.

La mauvaise réputation de cet opéra de Mozart, composé l'année de sa mort en 1791, explique sans doute ce long silence de plus d'un siècle. Un opéra, qualifié par l'impératrice Marie Louise, sœur de Leopold II, de « grosse cochonnerie allemande » qui aurait été écrit d'après la légende en quelques jours par un compositeur pressé, travaillant parallèlement sur la Flûte enchantée. Un opéra pâtissant d'une intrigue assez pauvre et d'une césure qui va croissante entre la noblesse voulue du propos émanant des Lumières et la faiblesse de la dramaturgie, mettant à jour la mollesse du personnage  principal, Titus, dont on a l'impression que la clémence résulte plus de la fuite en avant que d'une attitude résolue politique ou spirituelle. Et pourtant, il semble bien que Mozart dans cette œuvre ait voulu laisser un message qui lui tenait à cœur puisque s'inscrivant dans un testament maçonnique en trois points : Devoirs envers soi (La Clémence de Titus), envers l'humanité (La Flûte enchantée), envers Dieu (Requiem). Peut-être moins évidente que dans la Flûte enchantée, la trame maçonnique est cependant incontestable valorisant le pardon, la tolérance et la sérénité face à la mort. Dès l'ouverture les trois roulements en témoignent, comme l'utilisation du cor de basset et de la clarinette, instruments fétiches des Colonnes d'Harmonie. Il semble également que la commande de la Clémence de Titus ait été favorisée par différents membres de la Loge « Vérité et Unité aux trois colonnes couronnées » que Mozart fréquentait à Prague, ville où eut lieu la création le 6 septembre 1791.

 


© Vincent Pontet

 

Denis Poladylès a choisi de faire commencer l'action à partir de la scène des Adieux de la Bérénice de Racine :

 

« Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.

Adieu, Seigneur, régnez, je ne vous verrai plus. »

 

Idée pertinente, vers admirables déclamés dans le silence et la pénombre, précédant les premières notes de l'ouverture. Un fantôme de Bérénice qui hantera sans cesse l'esprit de Titus, lui rappelant le sacrifice d'un amour à la raison d'état et les nécessités du devoir de monarque, une apparition que Denis Poladylès fera déambuler régulièrement sur le plateau, aperçue du seul Titus, comme un souvenir qui vous hante, comme un regret, peut-être un remord.

 


© Vincent Pontet

 

L'action romaine est ici transposée dans un hôtel cossu des années trente où semble réuni tout le gouvernement exilé de Titus. Les décors en bois sombre  d'Eric Ruf ajoutent à cette atmosphère confinée. Une mise en scène finalement assez sage, peu dérangeante, sobre, mais sans génie, se limitant à un jeu d'acteurs, qui ne délivre pas de message nouveau, ni d'éclairage particulier, qui se contente de suivre l'action comme si son auteur, dont on connait pourtant l'acuité de la vision théâtrale, était constamment comme empêché par la musique, par l'atmosphère particulière de l'opéra. Une certaine réserve déjà remarquée lors de ses prestations précédentes sur cette même scène. Au plan musical en revanche, pas de réserves. Jérémie Rohrer dirigeant son Cercle de l'Harmonie assume avec brio sa réputation de chef mozartien. Le discours est fluide, la lecture dynamique, mais on regrettera que les instruments anciens, notamment les vents (cor de basset et clarinette), n'aient pas le brio nécessaire pour l'accompagnement concertant des célèbres airs de Sesto et Vitellia avec clarinette ou cor de basset obligés. Quant à la distribution vocale, si l'on excepte le Titus vieillissant de Kurt Streit, elle parait globalement homogène dans sa qualité, dominée par le beau Sextus de Kate Lindsey, androgyne  au timbre un peu métallique. Karina Gauvin campe une Vitellia de belle facture assumant crânement les difficultés de sa partition s'étendant du sol grave au contre-ré. Julie Boulianne (Annius) et Julie Fuchs (Servilia) sont également très convaincantes vocalement et scéniquement, tout comme Robert Gleadow, parfait dans le rôle de Publius. Bref, une belle production, très attendue, classique dans sa facture, qui  a su répondre à nos attentes, surtout par sa qualité musicale superlative qui lui valut l'ovation sans réserves de la salle.

 

 

Nul n'est prophète en son pays !

 


© Su Rosner