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Catégorie : Opéras

George & Ira GERSHWIN : Un Américain à Paris. Musical d'après le film éponyme de Vincente Minnelli (1951). Livret de Craig Lucas. Arrangements musicaux : Rob Fischer. Orchestration : Christopher Austin. Robert Fairchild, Leanne Cope, Brandon Uranowitz, Jill Paice, Max von Essen, Veanne Cox. Ensemble instrumental du Châtelet, dir. Brad Haak. Mise en scène et chorégraphie : Christopher Wheeldon.

 

 

 

 


© Angela Sterling

 

 

 

Parmi les nombreuses comédies musicales de George Gershwin on ne trouve pas trace de « Un américain à Paris ». Ce titre est celui d'une pièce pour orchestre de 1928 et aussi d'un film culte réalisé en 1951 par Vincente Minnelli, avec Gene Kelly, et Leslie Caron. Aussi était-il inédit d'adapter le film à la scène et ainsi d'imaginer le musical que l'auteur aurait pu écrire. Pari lancé par l'équipe du Châtelet en coproduction avec Broadway. Et nul doute gagné, en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique ! Un travail considérable a été fait pour recréer une trame accrocheuse, tout en se détachant du film. A commencer par la décision de la situer, non plus en 1949, mais au sortir même de la guerre. Ensuite et surtout, en concevant un spectacle qui mêle chansons et morceaux orchestraux, installant un florilège des grands tubes des frères Gershwin. Le choix s'est porté bien évidemment d'abord sur le poème symphonique An American in Paris. Mais ont aussi été retenus le Concerto pour piano en fa et la Seconde Rhapsodie pour piano et orchestre de 1931. Tous extraits symphoniques entrelardés d'un certains nombre de chansons telles que « I Got Rhytm », « 's Wonderful » ou « But Not For Me ». Le spectacle s'articule autour de l'histoire de la mystérieuse et séduisante française Lise Dassin, courtisée par trois hommes : l'américain Jerry, ex GI, le français de bonne famille Henri Baurel, mais aussi le compositeur Adam Hochberg. Ce dernier prend les traits de Gershwin lui-même composant un musical qui doit être donné au Théâtre du Châtelet à Paris... Car en fait ce qui réunit tout ce petit monde, c'est la création du nouveau show. On croise encore une riche américaine sur le retour, Milo Davenport, dotée de cette énergie débordante qui n'appartient qu'à cette caste. Elle va jouer les mécènes de l'entreprise qui voit Lise être la prima bellerina, Jerry le décorateur, et Adam l'auteur de la musique. On passe des rues d'un Paris fraichement libéré, aux Galeries Lafayettes, des quais de Seine au foyer de la danse du théâtre parisien. Pour corser l'intrigue, on a imaginé que Lise était juive, cachée durant l'Occupation, ce qui rend encore plus crédible l'attirance éprouvée par le musicien juif Adam pour la jeune fille. Dans cette atmosphère de liberté retrouvée, les personnages s'affranchissent des tabous et conventions des années de guerre, pour célébrer la joie reconquise, le retour à la vie, dans une débauche de rythmes de danses.

 

 Le spectacle est huilé au millimètre près comme savent le concocter les américains dans leurs musicals, toujours habités du plus grand professionnalisme. Aucun temps mort, même si entre les numéros dansés, le cheminement de l'histoire exige des pauses d'explication parlées. Heureusement pas trop longues, elles sont habilement ménagées. Les courtes scènes se succèdent sans solution de continuité dans une décoration suggestive aux tons pastels, qui associe projections en fond de scène et accessoires rapidement installés, tels que colonnes Morris, bribes d'intérieurs bourgeois, jeux de miroirs. Cela va du figuratif à l'abstraction (comme une toile cubiste lors de la scène du Pas de deux opposant Lise et Jerry), de la revue de music hall balayée par des éclairages extravagants, au climat tamisé d'un cabaret parisien. L'entertainment laisse constamment sur le qui vive, en particulier dans les ensembles menés à train d'enfer et les duos à l'allure aérienne. Un souci d'esthétisme domine le spectacle, encore mis en exergue dans les costumes, et il s'en dégage une impression de légèreté, celle d'une chorégraphie où cohabitent avec bonheur plusieurs styles, classique et moderne. C'est que tous les protagonistes se dépensent sans compter. On a confié les deux rôles principaux à des danseurs chevronnés, gage d'aisance et de fluidité. Car tant Robert Fairchid, premier danseur du New York City Ballet, athlétique et romantique à souhait, que Lanne Cope, danseuse étoile au Royal Ballet de Londres, joli cœur à saisir et d'une impressionnante présence, font plus qu'assurer le show : ils chantent comme ils dansent ! L'Adam de Brando Uranowitz est fort sympathique, mélange de fonceur et de timide, en butte aux incertitudes de la création, et la Milo de Jill Paice est plus vraie que nature dans le genre « j'ai encore quelques atours, j'ai de l'argent pour faire le bonheur des jeunes ». Musicalement, la soirée offre les sonorités bariolées de la musique combien attachante de Gershwin, grâce à un orchestre peu nombreux rehaussé de piano, percussions et d'une once d'accordéon et de claquettes. On savoure un mélange de musique noire américaine, de jazz et de musique savante européenne, de thèmes mémorables et de rythmes endiablés, subtile alliance entre « french touch » et « american tunes ». Et une orchestration habile, même si insistant un peu trop sur la répétition de thèmes connus.