Henri SAUGUET : Les Caprices de Marianne. Opéra-comique en deux actes. Livret de Jean-Pierre Grédy, d'après la pièce d'Alfred de Musset. Aurélie Fargues, Cyrille Dubois, Marc Scoffoni, Thomas Dear, Julie Robard-Gendre, Carl Ghazarossian, Xin Wang, Tiago Matos, Jean-Vincent Blot. Orchestre de l'Opéra de Massy, dir. Gwennolé Rufet. Mise en scène : Oriol Tomas.Deuxième étape d'une vaste tournée qui, sur deux ans et dans 15 maisons d'Opéra à travers l'hexagone, va proclamer haut et fort le travail magistral accompli par le Centre Français de Promotion Lyrique, le spectacle des Caprices de Marianne s'est arrêté à l'Opéra de Massy devant une salle comble. Inspiré directement de la pièce d'Alfred de Musset, l'opéra-comique d'Henri Sauguet (1901-1989), créé au

Festival d'Aix en 1954, était à peu près tombé dans l'oubli depuis lors, n'étaient un disque, en 1959, dirigé par Manuel Rosenthal avec Michel Sénéchal, Andrée Esposito et Camille Mauranne (chez Solstice), et des productions, plus récemment, à Dijon et à Compiègne. Il y a là pourtant bien des trésors à (re)découvrir. A commencer par une adaptation finement pensée de la comédie douce amère de Musset par un librettiste avisé : Jean-Pierre Grédy épouse à merveille l'ambivalence de la poétique de Musset, le jeu apparemment badin des sentiments amoureux, cruel en réalité, entre comique et tragique, fantaisie et émotion, et ce côté déconcertant oscillant entre rêve et réalité, lyrisme et réalisme. Chez quatre personnages, une femme et un triangle amoureux, le mari, l'amant, et l'ami de ce dernier désigné comme porte-voix, dont la belle finit par s'éprendre, sans écho de la part de celui-ci. Une musique fort inventive et attachante traduit ces volte faces, par un débit qui fuit les schémas convenus, au fil d'une suite ininterrompue de courtes scénettes incluant à l'occasion un petit air plus développé. De ses maîtres, Satie et Koechlin, Sauguet a retenu les leçons : faire simple, voire ascétique, et ne jamais renoncer au souci de garder le texte compréhensible. D'où une orchestration originale à la polytonalité raffinée, utilisant un panel de timbres extrêmement variés, à la rythmique complexe, emplie de trouvailles inattendues. Aussi la symphonie est-elle chatoyante dans sa franche diversité, jamais épaisse. Et le chant reste celui d'une conversation musicale, déclamation lyrique claire, de style arioso, toujours intelligible. On pense à la prosodie debussyste, dont Sauguet avait découvert la lumineuse beauté, à Pelléas et Mélisande bien sûr.

 

Tout cela, la production de l'OFPL l'intègre avec doigté. La mise en scène du  québécois Oriol Tomas est fluide et portraiture des personnages spontanés, sans jamais souligner, encore moins appuyer : un marivaudage qui tourne au jeu cruel et vire au drame, presque sans qu'on le sente venir. Le mari un brin sérieux, un peu raide aussi, obsédé par ces amants qui rôdent alentour, qui va user de l'appui d'hommes de l'ombre pour tailler en pièce un amant encombrant ; un jeune amoureux romantique, au spleen gros comme çà, dont l'authenticité vous fait fondre de compassion ; un ami fantasque, à l'abord clownesque, qui le masque tombant, endosse vite l'habit tragique  ; enfin une jolie femme esseulée, un peu détachée, qui peu à peu va se découvrir de vrais sentiments et se prêter au jeu de l'amour. Mais badine-t-on avec l'amour ? Ils côtoient une poignée de personnages burlesques qui plus que de jouer les utilités, les font se révéler en creux. La pièce s'inscrit dans une décoration sobre, celle d'une grande galerie napolitaine, lieu d'échanges mais aussi d'oppression, cette unité picturale étant agréablement colorée par des éclairages changeants, et agrémentée de quelques fumées fugaces émanant subtilement du Vésuve voisin. La petite troupe évolue avec aisance dans cette ambiance de frivolité sérieuse. On admire la parfaite diction de chacun. Une mention particulière au beau ténor clair de Cyrille Dubois, Coelio, prototype du jeune et sombre romantique, prêt à braver la mort par amour, et à Marc Scoffoni, Octave, qui dans le rôle ingrat de l'ami porte-flamme, précipite la chute d'Icare, et délaisse l'indécise Marianne. La direction avisée et fort attentive pour ses chanteurs de Gwennolé Rufet fait un sort enviable à cette partition délicieusement mélancolique, qui n'a rien perdu de son pouvoir d'attraction. Comme il en est de ces autres pochades opératiques bien françaises que sont L'Heure espagnole de Ravel, Les Mamelles de Tirésias de Francis Poulenc ou les mini opéras de Germaine Tailleferre.