Avec Patricia Petibon le récital prend une autre dimension, voire acquiert une signification différente, loin du dialogue formel, voire un peu compassé souvent, entre chanteur et pianiste. Plutôt que de donner quelques mélodies d'un même compositeur, elle en invite plusieurs, mêle leurs pièces à des chansons et s'entoure d'amis musiciens, pianiste, violoncelliste, accordéoniste, percussionniste...

Elle choisit d'illustrer une manière, la fantaisie sérieuse, sous la bannière de La Belle Excentrique d'Erik Satie, et ne se contente pas de chanter mais théâtralise chaque pièce. La référence à ce musicien original, pour ne pas dire en marge, donne le ton d'une soirée qui se veut hors des sentiers battus. Le besoin de rire, souligne-t-elle, est inhérent à chacun de nous, le besoin d'absurde aussi, ce jeu avec les décalages et la surprise d'associations improbables, mais appelant le sous entendu. Aussi le programme va-t-il osciller entre comique et sérieux, fantaisie et gravité, même si pour une large part porté sur le versant nostalgique. La grande ritournelle de La Belle Excentrique, jouée à quatre mains par Susan Manoff et David Levi, ouvre le bal et donne le ton. Un ton d'abord plus retenu que fantaisiste avec Poulenc, Manuel Rosenthal ou Fauré. Ce dernier, Patricia Petibon le sent naturellement. Puis vient, sans crier gare, Satie et ses extravagances (« La Statue de bronze », « Daphénéo » ou son désopilant « Allons-y, Chochotte »). Des intermèdes purement instrumentaux auront rythmé le discours. La seconde partie s'ouvre par « On s'aimerait » de Léo Ferré, Petibon faisant duo avec Olivier Py, façon caf' conc', avec une belle efficacité : un morceau d'anthologie. Vont ensuite alterner des pages lyriques de Fauré ou de Francine Cockenpot (« Colchiques dans les prés ») et des scénettes au ton badin de Reynaldo Hahn (« Pholoé » et « A Chloris »), ou de Manuel Rosenthal, celui des Chansons de Monsieur Bleu, dont elle donne trois mini caricatures loufoques, « Fido, Fido », « L'Éléphant du Jardin des Plantes » et « Le Vieux chameau du Zoo », avec force déhanchement démonstratif. Car ces mélodies sans-gêne furent créées dans les années 1930 par Marie Dubas, illustre figure du music-hall. Elles ouvrent ici la voie à Fernandel et à ses deux pièces impayables, « C'est un dur » et « Le Tango corse » : le duo avec Py, où chacun en remet dans le genre grivois ou lascif, est délirant. Le programme s'achève par une incursion en territoire espagnol, avec « Granada » de Agustin Lara, plus ibérique que nature. Patricia Petibon mène gentiment, mais sûrement, les auditeurs par la main durant ce parcours inhabituel, aux associations osées. Elle prend des risques, mais les assume avec aplomb et grâce. Car Petibon donne tout, et va très loin dans l'expression, mais jamais ne frôle la faute de goût. Le chant est souverain avec un medium désormais plus développé qui confère au timbre un supplément de chaleur, sans parler de ces notes tenues sans vibrato qui n'appartiennent qu'à elle. Elle gratifiera le public conquis de deux bis, dont un « Jolie môme » de belle gouaille, entourée de ses compères musiciens, qu'elle fera justement un à un acclamer.   

 

On retrouve l'essentiel de ce programme, quoique dans un ordre différent, dans la CD que vient de publier le label Universal DG ( 479 2465 ).