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Catégorie : Opéras

Avec bien du retard la Philharmonie de Paris ouvre ses portes, du moins celles de son auditorium. Car pour le reste, il faudra encore patienter pour voir et apprécier ce que son architecte Jean Nouvel a réellement entendu faire des extérieurs et de tous ces espaces encore clos et sans vie qu'on devine à l'intérieur. Et même à l'occasion de ces soirées inaugurales, rarement la boutade « essuyer les plâtres » aura-t-elle été aussi juste : escalators défaillants, batteries de toilettes pas toutes en eau, poignées de portes manquantes, ascenseurs désespérément discrets, etc...

  Mais entrons dans le saint du saint, dans cette salle flambant neuve. On est frappé par la vastitude du lieu, qui pourtant ne verse pas dans le démesuré, et séduit par les lignes courbes agréables à l'œil, sans parler de ces balcons suspendus qui semblent n'être accrochés nulle part. Si le mélange des tons est flatteur, on est moins agréablement surpris par la dominante de couleur noire sévissant dans toute la partie inférieure de la salle, singulièrement celle qui jouxte le podium. Curieuse impression qui ne dégage pas de plaisir immédiat et ne procure pas la sensation de pénétrer dans un lieu magique. Jean Nouvel qui a conçu le magnifique KKL de Lucerne où dominent le blanc et le bois clair, se serait-il plutôt souvenu de l'auditorium tout de noir vêtu qu'il imagina pour l'Opéra de Lyon ; nous rappelant l'irrémédiable sentiment d'enfermement qu'on ressent dans la salle rhodanienne ? L'impression est encore renforcée par l'éclairage indirect diffusant une atmosphère plus blafarde qu'éclatante. Le confort est, par contre, au rendez-vous côté ergonomie des sièges et surtout quant à l'ampleur du plateau qui offre aux musiciens un indéniable espace.

 


Lang Lang © DR

 

Pour son troisième « concert d'ouverture », l'Orchestre de Paris, une des formations en  résidence céans, donnait un programme entièrement russe. Simple coïncidence ou signe des temps que l'attrait pour la culture russe qui, au théâtre, nous vaut en ce moment Platonov, Ivanov et autres Estivants, et côté symphonique la trame du prochain concert de l'Orchestre avec Tchaikovski et Chostakovitch. Ce soir, Paavo Järvi avait convoqué Borodine, Tchaikovski et Stravinsky. Trois maîtres qui savent faire sonner un orchestre. De fait, dès les premières notes des « Danses polovtsiennes » du Prince Igor, on est immergé dans un univers sonore chatoyant. Le son enveloppe l'oreille fastueusement. Ce morceau de concert tiré du deuxième acte de l'opéra, lors que le tartare Kontchak offre à son prisonnier Igor une fête dansée, plus pour lui montrer ses forces que pour le distraire, est rien moins qu'un beau faire-valoir d'orchestre. Dans son orchestration somptueuse comme dans l'agencement de ses quatre morceaux, autant de mouvements endiablés où fleurit l'exotisme. Järvi qui ne mégote pas sur le rythme et la couleur, avec force coups de boutoirs des timbales et fluorescence des cuivres, nous fait toucher du doigt les vertus acoustiques de la nouvelle salle : absence de tout écrasement dans les plus extrêmes forte, excellente définition spatiale des solistes et des masses, et surtout une diffusion du son claire et aérée. Le concerto N° I de Tchaikovski va confirmer pratiquement ces premières impressions. Lang Lang aime l'Orchestre de Paris avec lequel il se produit régulièrement depuis 2004. Il affectionne les grandes machines et les pièces populaires. On sait que l'op. 23 de l'auteur d'Eugène Onéguine est virtuose en diable. Lang Lang ne fait pas mystère de ses dons. L'introduction du premier mouvement sera spectaculaire avec ses déferlements d'arpèges, la section « con spirito » haletante quoique plus intériorisée à travers son thème populaire ukrainien, le développement on ne peut plus dramatisé, la cadence fort adroitement maitrisée, nimbée de son solo de flûte, tandis que la péroraison déborde de puissance. On a là un parfait échantillon de la manière du pianiste chinois : la véhémence des courses arpégées, le furieux des martèlements d'accords, au-delà même du mot de virtuosité ; mais aussi des contrastes extrêmes dans le registre ppp et un toucher qui sait se faire de velours. Cela se vérifie dans le deuxième mouvement, très inspiré dans son début, d'un lyrisme féérique, grâce à la baguette de Järvi qui veille au grain et tire de la petite harmonie de suprêmes effluves. La partie médiane sera joliment fantasque. Du finale, on dira que Lang Lang s'en empare comme d'un maelström aux traits farouchement assénés ou distillés à la limite de l'audible, exagérant là encore les contrastes. Un développement archi brillant mène à l'apothéose finale, d'une folle alacrité. On peut aimer cette manière plus que flatteuse, on peut aussi ne pas l'apprécier du fait de son outrance. C'est affaire de goût. Le bémol acoustique est ici un sentiment d'insuffisante présence du piano dans les tutti, qui ne surnage pas toujours distinctement de la gangue orchestrale. Question de réglage à venir, dira-t-on.

 

Le Sacre du printemps allait conclure avec prestige cette soirée inaugurale. Le grand Œuvre de Stravinsky est d'un pur point de vue sonore une pièce de démonstration autant qu'elle constitue un véritable « showpiece » pour orchestre en termes de standard de qualité. Cette exécution aura permis de vérifier les deux aspects. On tient là sans doute la vraie restitution sonore qu'on attendait depuis longtemps d'une salle parisienne digne de ce nom : une musique qui respire grâce à un réel temps d'écho et qui ne frôle pas la saturation dans les passages les plus chargés, à la différence d'une autre salle récemment ouverte à Paris, et comme on le déplorait tant à la Salle Pleyel. La Philharmonie de Paris est-elle en passe de rejoindre le peloton des grandes maisons comme la Philharmonie de Berlin, le KKL de Lucerne ou les salles mythiques de Vienne, Amsterdam ou Boston ! Paavo Järvi livre du Sacre une incandescente interprétation grâce à un orchestre qu'on a plaisir à trouver au mieux de sa forme : générosité et finesse des bois, sûreté des cuivres, impact des percussions, homogénéité et chaleur des cordes. L'approche mise sur l'aspect tellurique et le déchaînement de fff – qui ne saturent pas au demeurant, les différents plans gardant toujours une clarté exemplaire. Järvi joue fort, très fort, par exemple dans l'Introduction de l'« Adoration de la Terre », où la petite harmonie sonne avec une extrême présence, ou plus avant, tirant un maximum d'impact des batteries de percussions dans la «  Danse sacrale » : les coups violemment assénés à la grosse caisse tonnent telles les déflagrations blanches d'un feu d'artifice. Le débit est magistral, d'un orchestre enfiévré dans tous ses pupitres, comme est consommé l'art de ménager les fabuleuses ruptures émaillant les diverses séquences de cette géniale saga symphonique. Une interprétation qui soulèvera l'enthousiasme de l'auditoire. A juste titre.