Marc-Antoine CHARPENTIER : Médée. Tragédie en musique en un Prologue et cinq actes. Livret de Thomas Corneille. Magdalena Kožená, Anders J. Dahlin, Luca Tittoto, Meike Hartmann, Robin Adams, Silke Gäng, Alice Borciani, Jenny Högström, Yukie Sato, Tiago Pinheiro de Oliveira, Dan Dunkelblum, Ismael Arróniz. La Cetra Vocalensemble Basel. La Cetra Barockorchester Basel, dir. Andrea Marcon. Mise en scène : Nicolas Brieger.

 

 

 

 

 

Cette nouvelle production du Theater Basel constituait la « Première suisse » de la Médée de Charpentier. Dans son introduction, le chef d'orchestre Andrea Marcon voit dans la rareté de présentation de cette tragédie lyrique le fait que là où chez Haendel ou Vivaldi la partie musicale peut s'accommoder d'un orchestre moderne, la musique de Charpentier requiert impérativement un orchestre d'instruments anciens, pour en fait ressortir les couleurs spécifiques, en particulier dans les bois.

La résidence à Bâle de son ensemble baroque La Cetra permettait cette audacieuse aventure, désormais enrichie par le Choeur La Cetra, récemment fondé par le musicien. L'unique tragédie lyrique de Charpentier a été créée en 1693 à Paris, sur une pièce de Thomas Corneille qui s'est emparé du mythe de Médée, immortalisé par Euripide. L'histoire de la vengeance de Médée qui après que Jason l'eût délaissée et trahie pour la belle Créuse, laisse périr cette dernière rongée par le feu fatal de la Toison d'or qu'elle a pris soin d'empoisonner, puis tue les deux enfants qu'elle a eu de Jason, a été souvent reprise depuis en musique, aussi bien par Cavalli (Il Giasone), Lully (Thésée) que par Cherubini ou Milhaud. L'originalité de Charpentier est de suivre intimement la versification du livret-pièce de Thomas Corneille d'une grande qualité littéraire. D'où la caractérisation des récitatifs qui sont l'épine dorsale de la construction musico-dramatique. Il n'existe pas au fil des dialogues de nette séparation entre récitatifs et arias ou même ensembles. Les courtes arias ou duos sont intégrés dans les dialogues ou procèdent de ceux-ci. De même, la différence, comme il en est dans l'opéra italien ou dans Haendel, entre recitativo secco, récitatif accompagné, arioso et même aria s'estompe ici, au profit d'une déclamation vocale très flexible. Ce qui rétroagit sur le continuum orchestral qui en acquiert une certaine élasticité. Cette exigence de flexibilité conduit à adopter une certaine liberté dans la conduite musicale, estime encore Andrea Marcon. De fait, sa direction est extrêmement vivante, la rythmique calée sur la déclamation de la tragédie française chantée, avec ici ou là quelques accélérations porteuses de tension. Car comme le remarque le metteur en scène Nicolas Brieger, le texte doit rester primordial, la musique le protégeant, le construisant et élucidant son geste et son cheminement. Jouant un des deux clavecins, Marcon laisse s'épancher les suprêmes effluves de la musique de Charpentier avec une conviction de tous les instants. Ses musiciens d'élite (en habit blanc XVII ème et jabot de dentelle) la nantissent d'un son d'une souveraine plénitude, avec une mention particulière au continuo et aux flûtes baroques.

 

 

 

Magdalena Kožená & Anders J. Dahlin © Hans Jörg Michel

 

Mêlant les époques, la régie de Nicolas Brieger actualise sans pour autant trop s'écarter de la trame. Omettant le Prologue, il enchaîne les actes, assurant une vraie continuité tragique, manageant savamment les coups de théâtre parsemant l'intrigue. A l'instar de la vision de Corneille, son approche de la femme infanticide dégage une certaine humanité : Médée humiliée par Jason, bannie de la cité par le roi Créon, trahie par Créuse, apparaît plus victime que criminelle. Les horreurs de son infernale machination, ses appels aux hydres démoniaques du Styx, sa soif d'une vengeance implacable sont légitimés par son statut de femme bafouée, acculée à ne plus avoir d'autres possibilités que la vengeance et la mort de ses propres enfants. Les personnages qui l'entourent évoluent dans un environnement qui souligne cette conception : Jason est plus lâche et inconséquent que calculateur, Créon un roi d'un autoritarisme de façade, un brin pervers, et Créuse une égérie ambitieuse, avide de la sensation que doit lui procurer la possession de la toison. La direction d'acteurs finement pensée évolue dans l'environnement froid, mais esthétiquement agréable, d'un intérieur moderne avec ascenseur de rigueur, qui dégage divers plans, dont un sorte de sous-sol en lieu et place de la fosse d'orchestre ; celui-ci étant placé à même le plateau, à droite de l'aire de jeu, ce qui nécessite de la part de l'auditeur quelque moment d'acclimatation pour s'adapter à la source sonore. La composante du « merveilleux » est bien ménagée, dans les divertissements de fin d'actes, qui convoquent forces militaires casquées, égéries déjantées téléguidées par des marionnettistes, démons exagérément effrayants, ou foule d'invités sablant le champagne avant de sombrer plus avant dans la décomposition sanguinaire. La scène finale offre une vision de dévastation, avec force hémoglobine et décharge de boules de feu. Le plateau vocal est de classe et fait sien un idiome vocal virtuose, pourtant éloigné de la brillance. Magdalena Kožená offre de Médée une composition accomplie, partagée entre amour maternel et haine, raison et fureur irraisonnée, atteignant la grandeur de la tragédie classique française. La diction est satisfaisante et la voix s'échauffant, déploie ses vertus dans la longue et délicate scène finale du III ème acte, bardée de trois parties : un poignant lamento, « Quel prix de mon amour, Quels fruits de mon forfait », puis un air guerrier, et enfin la soif de vengeance alors que la magicienne en appelle à l'exorcisme des démons des enfers. Les confrontations tant avec Jason qu'avec sa désormais rivale sont d'un impact inouï. De Jason, Anders J. Dahlin offre les prestiges d'une vraie voix de haute contre à la française, une tessiture aussi rare qu'exigeante, et la stature du héros fatigué mais portant beau se détache à travers un physique de jeune premier. Luca Tittoto campe un roi Créon presque histrion et atteint, lors de la scène de folie, une dimension grandiose dans sa démesure. La voix de basse est d'un métal certain comme il en fut à Aix dans Ariodante l'été dernier. Seule la Créuse de Meike Hartmann paraît moins à l'aise, même si la voix là aussi se détend peu à peu. Une indéniable réussite !