Johann STRAUSS : La Chauve-Souris. Opérette en trois actes. Livret de Karl Haffner et Richard Genée, d'après la pièce Le Réveillon de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Nouvelle version française de Pascal Paul-Harang. Stéphane Degout, Chiara Skerath, Sabine Devieilhe, Philippe Talbot, Florian Sempey, Franck Leguérinel, Kangmin Justin Kim, Christophe Mortagne, Jodie Devos, Atmen Kelif, Jacques Gomez. Orchestre et Chœur des Musiciens du Louvre Grenoble, dir. Marc Minkowski. Mise en scène : Ivan Alexandre.

Le chef d'œuvre de l'opérette viennoise, Die Fledermaus, est né sous des auspices français, puisque sa trame est tirée de la pièce, « Le Réveillon », de la paire fameuse Meilhac et Halévy. Johann Strauss qui connaissait le succès de notre Offenbach, ne vint que sur le tard à ce genre délicat. Si le succès de cette opérette s'imposa vite à l'échelle européenne, il fut plus lent à gagner l'hexagone.

Une traduction en 1904, due à Paul Ferrier, permit enfin de l'installer durablement au répertoire, grâce à une transposition de l'action en banlieue parisienne... Le temps était nul doute venu d'un rajeunissement. C'est ce à quoi s'est attelé Pascal Paul-Harang. Avec le souci d'une immédiate compréhension du texte, d'où des phrases courtes, et d'authenticité par rapport à la musique, par une recherche prosodique en adéquation avec la respiration musicale. Si le texte est modernisé, il fuit la phraséologie franchouillarde par une volonté revendiquée, selon l'auteur, « d'élégance dans la simplicité ». La mise en scène d'Ivan Alexandre résout à peu près tous les problèmes inhérents à l'exiguïté du plateau de la Salle Favart. Grâce à des changements de décor à vue entre les trois actes, rappelant que La Chauve-Souris est bâtie sur une rigoureuse unité d'action puisque l'histoire se déroule en une seule nuit. Partant du principe que l'opérette est avant tout un jeu miroir où la société parle d'elle-même, il place l'intrigue à notre époque : avec ce que cela comporte de vaine excitation, de tics (l'usage du téléphone portable) et de ramage bling bling. Loin d'être des marionnettes, les personnages acquièrent une épaisseur qu'on leur croyait interdite. Le moteur de l'intrigue, une vengeance ourdie par le notaire Falke à l'endroit de son ami Eisenstein, vaut bien quelques vrai-faux semblants sérieux. Amusante idée aussi d'avoir fait d'Alfred, amant transi de la belle Rosalinde, un ténor de charme à la faconde impénitente, ce qui nous vaut un florilège de débuts d'airs du répertoire maison, tel « Salut! Demeure chaste et pure » à son entrée au Ier acte. Pour le 2eme, et son bal des dupes, exigeant le grand spectacle difficilement réalisable céans, la régie s'offre une idée inédite : le coup de la panne de courant survenant au moment de la berceuse « Soyons frères, soyons sœurs ». Si la ficelle est grosse, du moins permet-elle de rendre plausible l'intermède ouvert, en usage dans toute représentation viennoise, des surprises concoctées pour les invités. Dans une pénombre propice et à la lumière de quelques bougies, place à l'improvisation! Sur le fond sonore de la « Pizzicato Polka », Jérôme Deschamps se lance dans une imitation désopilante du Général de Gaulle, dont la désarmante banalité du contenu déchaîne l'hilarité : la bévue de la chef de plateau qui en branchant une misérable bouilloire, aurait fait sauter les plombs ; et d'en conclure à l'impérieuse nécessité d'un entracte... Au retour de celui-ci, le Prince Orlofsky mitonne une inénarrable parodie de Cecilia Bartoli chantant une aria de Vivaldi avec force borborygmes, incongrue mais diablement enlevée. Une danseuse étoile lui succède pour un pas étudié sur la Polka Schnell « Sous le tonnerre et l'éclair ». Dans une prison high tech, le numéro du gardien Frosch, qui ouvre le dernier acte, sera modernisé sans être banal ni vulgaire. Au fil de la soirée, le divertissement s'avère plus retenu que franchement débridé, les allusions discrètes à l'actualité le cédant à quelques opportunités finement évocatrices ; parti finalement plus pertinent que celui revendiquant de délivrer un prétendu message.

 L'exécution musicale est un succès sans nuage. Marc Minkowski, qui connaît son affaire pour avoir dirigé Die Fledermaus naguère à Salzbourg avec les Viennois, nous plonge avec délice et jusqu'à l'ivresse dans l'exubérance straussienne, de ses valses, polkas et autres marches. Il s'est attaché le concours de deux artistes invités, Peter Wächter, naguère violon au sein des Wiener Philharmoniker, et Martine Bailly, violoncelle solo de l'Orchestre de l'Opéra de Paris. Son orchestre a du mordant et en même temps cette élégance qui confère au discours son allure vitale, partageant souplesse viennoise et raffinement français. Les solistes se dépensent sans compter. Avec Stéphane Degout, qu'on a plaisir à découvrir dans un rôle léger, Eisenstein a de l'abattage, du naturel aussi, et même de l'esprit : quelque fugace citation du Golaud de Pelléas et Mélisande, ou allusion mimétique au « Contessa perdono!» lancé, dans le Figaro de Mozart, par un Comte aussi empêtré dans son inconséquence que notre rentier viennois. Il ne fera qu'une bouchée de ce rôle tendu à l'extrême. Sa Rosalinde, Chiara Skerath, s'affirme au fil de la soirée, et la Czardas du II ème acte a grande allure. La femme cherchant aventure se meut en redoutable séductrice, prenant un malin plaisir à berner son volage d'époux. L'Adèle de Sabine Devieilhe offre un portrait savoureux, hors du cadre convenu de la soubrette maniérée : une fille qui a du tempérament et du prestige vocal à revendre. L'Alfred de Philippe Talbot déploie bagout et ductilité vocale. La froideur calculée de Florian Sempey apporte à Falke, l'outragé notaire qui cherche sa revanche, une vraie dimension, là aussi loin des poncifs habituels du pantin d'opérette, et Franck Leguérinel nantit le directeur de prison Frank d'un comique non appuyé. Fière idée d'avoir distribué Orlofsky à un contre-ténor. Kangmin Justin Kim est proprement impayable, et pas seulement dans la caricature de Cecilia Bartoli : le timbre acidulé vient à l'appui d'une composition excentrique de sale gosse capricieux qui s'amuse à endosser plusieurs costumes. Enfin le comédien Atmen Kélif joue d'un désarmant naturel le maton Frosch et sa vraie-fausse tournure niaise.