Benjamin BRITTEN : Owen Wingrave. Opéra en deux actes. Livret de Myfanwy Piper, d'après la nouvelle de Henry James. Ashley Riches, Allen Boxer, Chad Shelton, Orla Boylan, Katherine Broderick, Judith Howarth, Kitty Whately, Mark Le Brocq, Jules Casies Renaud, Titouan Lachaux. Chœur d'enfants du Conservatoire régional du Grand Nancy. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dir. Ryan McAdams. Mise en scène : Marie-Ève Signeyrole.  

Le pénultième opéra de Benjamin Britten, Owen Wingrave, est sans doute l'un de ses plus secrets. Et des plus originaux aussi. Conçu pour la télévision, où il fut donné par la BBC, le 16 mai 1971, il s'inspire de la nouvelle éponyme de Henry James. C'est la seconde fois que le compositeur anglais traite d'un sujet imaginé par le poète, le premier étant The Turn of the Screw (1954).

Apparue dès les années 50, l'idée ne se concrétisera que vers 1967 et l'opéra sera le fruit d'un travail intense. Finalement peu satisfait du résultat sur le petit écran, Britten accueillera avec plus d'enthousiasme la création scénique à Covent Garden, en 1973. Le thème est celui de l'isolement de l'individu face à la multitude, ici la famille et le cercle qui l'entoure. Cette thématique de l'homme exclu et rejeté de tous est au cœur de plusieurs de ses œuvres lyriques, dont Peter Grimes et Billy Budd. Elle croise celle de l'antimilitarisme, autre sujet essentiel chez Britten, déjà évoqué dans le War Requiem (1963), qui trouve ici une résonance particulière. Sans parler du goût tout britannique pour les histoires de revenants. Owen, le dernier rejeton d'une famille dédiée à la cause militaire, ne veut plus embrasser cette carrière où tout le prédispose, et s'oppose fermement à son entourage au prix d'une lutte acharnée. L'opéra décrit un parcours mental pathétique puisqu'il mènera le héros jusqu'au sacrifice, ici demandé par sa propre amie Kate. Comme toujours Britten construit une trame serrée où musique et texte s'allient intimement, au point d'user du procédé de la simultanéité de scènes, et dresse une galerie de portraits saisissants. De cette pièce plutôt avare de péripéties, Marie-Eve Signeyrole propose un maelström d'idées. De nature à visualiser une folie collective proche, selon elle, d'un passage à tabac du personnage titre. Loin du manoir british de Paramore, nous sommes plongés dans un univers plus imaginaire que réel, essentiellement mouvant, fondu enchaîné enveloppant scènes et interludes dans un même continuum cinématographique, ce à quoi contribue grandement le dispositif tournant en forme de lanterne magique découvrant des horizons oniriques ou menaçants. Cette animation constante n'est pas dénuée de traits mordants (la salle de musculation toute virile qui ouvre l'opéra) et de fines références au monde insouciant de l'enfance. Surtout, la régie imbrique finement les événements actuels et la légende qui tourmente la famille des Wingrave, celle d'un enfant accusé de lâcheté pour avoir refusé de répondre au défi lancé par un camarade d'école, et frappé à mort par son père dans l'une des chambres de la demeure familiale, depuis lors considérée comme hantée. C'est dans cette même chambre qu'Owen sera convoqué pour se voir déshériter, et là encore qu'il mourra. La mise en scène crée un sentiment claustrophobe mêlant peur enfantine irrépressible et formidable pression sur le héros, celle d'une guerre familiale ouverte jusqu'à l'affrontement. Mais l'entêtement de son entourage, à deux exceptions près, l'instructeur Coyle et sa femme, renforce la détermination de l'exclu : l'intolérance appelle le sacrifice. Marie-Eve Signeyrole signe là indéniablement une lecture forte et inspirée.

 


© Opéra National de Lorraine

 

Le jeune chef américain Ryan McAdams se meut avec aisance dans cette partition complexe à la rythmique étrange, à la thématique très étudiée, introduisant des  associations sonores inouïes (trombone et piccolo pour signer les caractères du vieux général et de l'enfant meurtri), aux sonorités chambristes envoûtantes, parfois à la limite de l'elliptique (partie de harpe, cuivres) ; ce que l'Orchestre symphonique de Nancy assimile avec un bel aplomb. Une musique qui aux pire moments tragiques, de la Ballade ouvrant l'acte II, et de la dernière intervention du chœur d'enfants, « Sonnez, trompettes, Paramore va accueillir le malheur ! », sonne étonnamment presque joyeuse. L'engagement de la distribution parachève la réussite. Ashley Riches offre de Owen une figure jeune et sympathique dans sa douce mais inébranlable résolution à combattre des idéaux qu'il ne partage pas, pathétique à l'heure du dernier dialogue avec la bien aimée. Du camarade de promotion Lechmere, tout l'opposé d'Owen, Stuart Shelton trace un portrait peu flatteur dans son inconséquence et le refus de se remettre en question. Tout le contraire de l'instructeur Coyles, personnage un peu artiste et surtout lucide, fasciné, sous une apparence de froideur, par la résolution de son protégé à braver l'interdit, et gagné par la compassion. Dans le double rôle du Général Sir Philip Wingrave et du Narrateur, tout comme il en est dans The Turn of the Screw, de Peter Quint et du Narrateur, tous  conçus pour le ténor Peter Pears,  Mark Le Brocq, au look curieusement lisse, paraît un peu placide, du moins pour incarner la vindicte butée du vieux général, Pater familias omnipotent. Les rôles féminins sont admirablement chantés et habilement différenciés : Miss Wingrave, Orla Boylan, aussi excentrique qu'intransigeante, Mrs Julian, superbe Judith Howarth, l'amie gagnée par l'hystérie ambiante, et Mrs Coyle, Katherine Broderick, la première à s'interroger sur la motivation d'Owen et à se sentir mal à l'aise dans cet enfer. Kitty Whately confère au personnage de Kate, aussi obstinée à servir la cause que réellement aimante, toute son ambiguïté.