Jean-Philippe RAMEAU : Les Boréades. Tragédie en musique en cinq actes. Livret de Louis de Cahusac. Julie Fuchs, Samuel Boden, Manuel Núnez-Camelino, Jean-Gabriel Saint-Martin, Chloé Briot, Damien Pass, André Morsch, Matthieu Gardon. Ensemble Aedes. Les Musiciens du Louvre Grenoble, dir. Marc Minkowski. Version de concert.  

Brandissant la partition des Boréades, aux saluts finaux, Marc Minkowski soulignait que l'exécution donnée à l'Opéra royal marquait la création de l'œuvre à Versailles. En version de concert. Mais s'en plaindra-t-on alors que dans le cadre de l'année Rameau, partout abondamment fêtée, l'Opéra de Paris n'a pas jugé bon de l'afficher en reprenant la production conçue naguère par Robert Carsen à Garnier.

Singulier destin que celui de l'ultime tragédie en musique de Rameau qui ne la verra pas créée de son vivant. Elle ne connaîtra sa première scénique que deux siècles plus tard, en 1982, au festival d'Aix-en-Provence. La mort du compositeur en 1764, peu après l'achèvement de la partition, n'est sans doute pas la cause première de l'ajournement de sa publication et de sa représentation publique. Le livret, rédigé selon toute vraisemblance par Louis de Cahusac, avait de quoi agacer les censeurs de l'époque : un parfum libertaire assumé, « Le bien suprême, c'est la liberté », et une critique à peine voilée de l'absolutisme, déjà affirmée dans le fait d'avoir supprimé le traditionnel prologue à la gloire du monarque régnant, consubstantiel à toute tragédie lyrique du XVIII ème. Comment expliquer un si long oubli par les générations ultérieures ? Les caractéristiques intrinsèques de cet opéra peuvent être avancées, alors que, paradoxalement, son sujet avait de quoi séduire. L'aridité du sujet : deux personnages singuliers, l'un, Alphise, s'écarte de sa mission royale pour se fragiliser dans un amour qu'elle sait contraire à la raison d'État, l'autre, Abaris, type même de l'anti héros, d'ascendance inconnue, vit une évolution psychologique inverse puisqu'il se révèle peu à peu à travers un parcours initiatique. Un objet magique, une flèche enchantée - matérialisé ici par la baguette du chef d'orchestre !- signale le substrat maçonnique de la pièce. On trouve ici bien des symptômes du déclin de l'opéra baroque et les signes avant coureurs du renouveau tel que Gluck va bientôt l'affirmer.

 

La musique de Rameau offre beaucoup surtout lorsque portée par l'élan que lui confère Marc Minkowski. Son orchestre est resplendissant : Les Musiciens du Louvre Grenoble prouvent encore, s'il en était besoin, leur suprématie dans ce répertoire. Il est passionnant de constater, à quelques jours d'intervalle, combien cet orchestre, tout comme celui des Arts Florissants, tiennent le haut du pavé pour servir Rameau. La battue du chef fait corps avec la musique. On admire ici une ferme assise dans la basse, qui livre toute la modernité de l'orchestration du dernier Rameau. L'art de couler la phrase également, et soudain de rompre le rythme par des syncopes aussi inattendues que vertigineuses. La couleur évocatrice des bois, encore, les bassons en particulier. Enfin, la manière de nimber les divertissements d'une grâce délicate ou au contraire d'une mâle vigueur comme pour l'épisode fameux « Orage, tonnerre et tremblement de terre » et la « Suite des vents » déchaînant la colère boréenne. Ces divertissements qui, par leur importance au fil de l'action, marquent l'invasion de la symphonie dans le discours chanté. Les danses joyeuses ont une pointe humoristique, comme ces contredanses prestes qui concluent chacun des actes. Minkowski nurse ses chœurs, magnifique Ensemble Aedes, et chacun de ses solistes, veillant à la rigueur de l'intonation et à la sobriété de la diction. Encore qu'il n'hésite pas à les faire s'exprimer avec véhémence dans les passages forte, ce qui contraste d'autant mieux les moments élégiaques. Julie Fuchs aborde le rôle d'Alphise avec une confondante autorité, aussi à l'aise dans les passages syllabiques de l'air «  Mon cœur entraîné par ma flamme » (I,1) que dans la déploration de « Songe affreux, image cruelle » (III,1). La résidence de la chanteuse à l'Opernhaus de Zürich porte ses fruits et on assiste à l'épanouissement d'un sûr talent. La déclamation, d'une vraie justesse de ton, est au service d'une vocalité inextinguible. Samuel Boden offre un portrait tout aussi accompli d'Abaris : timbre idéal de haute-contre à la française, force d'expression, comme dans l'air d'entrée « Charmes trop dangereux, malheureuse tendresse » (II, 1). La voix, lorsqu'à pleine puissance, est tendue comme un arc. Une aura intérieure émane de son chant. Le ténor Manuel Núnez- Camelino, la soprano Chloé Briot et un brelan de voix graves complètent une distribution sans faille. Un concert mémorable !