DR Nicolas Bacri oblige à prendre parti. Son portrait en quatre œuvres, brossé en sa présence le 27 avril à la Maison ronde par l’orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Elena Schwarz, en était la démonstration, avec, dans l'ordre (c'est important) : la Symphonie n°1 (1988), Deux visages de l'amour (2012-2015), la Symphonie concertante pour deux pianos et orchestre à cordes (1995-1996, révisée en 2006) et la Symphonie n°5 (1996-1997). À une pièce de jeunesse succédait donc une autre très récente – comme son image inversée, puisque son écriture diffère totalement – pour laisser place, après un entracte, aux deux dernières, intermédiaires dans un catalogue abondant. Disons-le d'emblée : cette abondance trahit la facilité de celui qui cultive une esthétique de l'éponge, laquelle consiste à absorber les styles précédents pour, aux dires du musicien, n'en garder que ce qu'ils ont d’éternel.

Se situant entre « romantisme intemporel » et « modernisme orthodoxe », cet héritier de la tradition occidentale chercherait-il à faire revivre les époques successives en en retenant la quintessence ? Se veut-il à la fois d’hier, d’aujourd’hui et… de demain ? Ou d’un présent élastique ? Nicolas Bacri (né en 1961), c’est un peu Pierre Grassou, personnage balzacien courant les Salons de peinture dans le but de forger une œuvre personnelle de haute valeur et qui, pour ce faire, emprunte des recettes aux maîtres anciens en pensant que le génie est le produit d'une somme, qu’il s’apprécie en termes quantitatifs. D’ailleurs, le programme, rédigé par un musicien qui y fait son autopromotion, n’hésitant pas à se citer lui-même à plusieurs reprises (textes de… 1988), ouvre très complaisamment une sorte de boîte à outils de l’artiste : « Deux musiques emportées et dramatiques s’affrontent ; le diatonisme de l’une s’opposant au chromatisme de l’autre » (Symphonie n°1) ; la cantate Deux visages de l’amour affirme « un langage harmonique et mélodique d’essence romantique […]. » ; la Symphonie concertante « frôle la bigarrure stylistique de l’esthétique postmoderne […] » ; la Symphonie n°5 est « la première […] dans laquelle je tente une synthèse des éléments qui me semblent caractériser les précédentes ». Et si le lecteur n’est pas très à l’aise avec les termes techniques, il peut se cultiver agréablement en parcourant l’entretien donné par le maître et intitulé « Une rencontre savoureuse ». Tout cela est d'autant plus navrant que Nicolas Bacri est un vrai compositeur, qui sait parfaitement sculpter le temps et écrit merveilleusement pour l'orchestre. Aujourd'hui, tout le monde a évidemment le droit d'écrire de la musique tonale et de faire primer la mélodie, mais personne ne peut s'affirmer grand en ne faisant que singer les grands. L’historicisme, l’anachronisme et l’académisme de Bacri nous paraissent des coquilles vides.

De fait, la Symphonie n°1, « fondatrice de ma sensibilité musicale », qui « compte sans doute parmi mes œuvres préférées » et « constitue l'aboutissement de toutes mes préoccupations musicales placées sous le signe de l'École de Vienne et de ses successeurs » ( !), est belle, cohérente, écrite d'un seul jet. Pour tout dire, elle a sauvé notre soirée, sinon assez barbante. Très expressive, lyrique et chatoyante de la première à la dernière mesure, son écriture utilise toutes les possibilités de l’ensemble. Imperturbable, la jeune cheffe Elena Schwarz a battu la mesure et distribué les attaques aux différents pupitres, tous très sollicités. Sobriété et précision qui se traduisaient à l'orchestre par un jeu très fin.

La cantate n°7 op. 126B intitulée Deux visages de l'amour est le fruit de la réunion de deux pièces de commande : Drei romantische Liebesgesänge pour le concours de musique de chambre de Lyon et Chants d'amour pour celui de mélodies françaises de Mâcon. Deux visages de concours, en somme, à écouter poliment par une fin d'après-midi de dimanche pluvieux. Passe l'ennui, mais comment résister au mal de mer provoqué par le roulis d'un orchestre cremoso, vautré dans une sentimentalité toute... intemporelle ? Quand « romantique » n’est plus synonyme que de « sentimental », tout peut devenir romantique. On voit bien que, chez Bacri, les moyens techniques sont là et bien là, mais qu'il y a tout un impensé, et c'est peut-être cela qu'on appelle parfois « sincérité ». Pour interpréter ces deux mirages de l'amour censés exprimer, d'un côté, en français, les sentiments d'une femme, et, de l'autre, en allemand, ceux de l'homme, la soprano Marie-Laure Garnier, qui peinait à donner corps à ce qui n'est qu'emphase et ornementation. Disons-le carrément : la chanteuse semblait parfois s'étrangler en de ridicules envolées. Ce n’est pas tout : Bacri, qui se vit l'égal des meilleurs compositeurs (leur liste est longue dans le programme), convoque ici quelques grands auteurs (Gœthe, Ruckert, Chamisso, Verhaeren...), car sa musique, écrit-il dans le programme, « désire témoigner de cette double évolution » qu'ont été le fait que « depuis le xixe siècle [...], écrivains et médecins de l'âme ont tenté d'éclairer le mystère de l'attachement d'un être pour un autre. Pensons seulement à Freud et Schnitzler » et que le « langage musical [...] a été le témoin de ces découvertes ». Las… L'émotion est indéniablement présente, que provoquent l'importance donnée au phrasé et un orchestre aussi coloré que subtil (bravo au Philar !). Mais, que voulez-vous, le plaqué ne remplacera jamais l'or.

Les deux pièces suivantes, la Symphonie concertante pour deux pianos et orchestre à cordes et la Symphonie n°5 ne sont pas mauvaises en tant que telles, seulement elles cèdent à certaines facilités d'écriture et leur expressivité est creuse. L'auditeur pouvait aussi bien tuer le temps en repérant çà et là quelques réminiscences très diluées de créateurs du XX ème siècle, Chostakovitch ou Bartók par exemple. C’est que Bacri ne compose jamais seul ! Éliane Reyes et Jean-Claude Vanden Eynden furent les serviteurs très consciencieux d’une écriture à la fois complexe (difficile pour les interprètes) et à la beauté... intemporelle.

Seul un côté du Grand Auditorium avait été ouvert pour accueillir un public assez maigre quoique plutôt enthousiaste, mais qui ne pouvait ignorer en face de lui l'immense espace laissé vacant.