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Catégorie : Concerts

Jean-Philippe Collard / DR « Bacchanale », sous-titre du concert donné à la Philharmonie de Paris, s’articule donc autour de l’orient. La tendance, comme pour les expositions de peinture, consiste à traiter plus un thème qu’un peintre ou un musicien, ce soir celui des influences orientales subies par les compositeurs de la seconde moitié du XIX ème siècle. Sur des instruments de cette époque, les musiciens de l’orchestre Les Siècles, vont jouer Dukas, Ravel, Saint-Saëns et Lalo.
Pour Ravel, l’orchestre peut dévoiler ses fastes : plus de cinquante musiciens. Schéhérazade, Ouverture de féerie ouvre le bal. Œuvre de jeunesse jamais publiée du vivant de Ravel, elle est prévue pour ouvrir un opéra oriental qui ne verra jamais le jour. Influencé par la suite symphonique de Rimski-Korsakov, Ravel se laisse aller aux facilités de la gamme orientale, la fameuse gamme par tons et malgré une orchestration très riche où le hautbois se taille la part belle, et même si l’œuvre ne manque pas d’un charme un peu convenu, ce pauvre Ravel se fit assassiner par Willy qui le traita de « Rimsky tripatouillé par un debussyste jaloux d’égaler Satie. » Un Willy tripatouilleur et voleur de l’œuvre de Colette qui aurait mieux fait de se taire.


Pourtant les consonances orientales sont « soft » avec de belles envolées parfaitement mises en place par François Xavier Roth, chef précis aux attaques nettes, parfois à la limite de l’agression des vents contre les cordes mais la parfaite acoustique de la salle donne à l’ensemble une belle cohérence.

Arrive Jean Philippe Collard pour le 5ème concerto pour piano de Saint-Saëns, « L’Egyptien », le plat de résistance du concert. Ce concerto, il l’a enregistré il y a trente ans dans une version de légende avec André Prévin. Jean Philippe Collard se glisse dans le costume de Saint-Saëns avec une belle prestance. Il survole l’allegro animato, qui débute le concerto, avec une élégance subtile avant de se lancer dans la virtuosité extrême du deuxième thème à la fois énoncé par le piano et l’orchestre, l’un “accompagnant “ alternativement l’autre. Même si la balance n’est pas toujours parfaite entre les tutti de l’orchestre et le piano, celui-ci reste clair et lisible, ce qui fait sa force. Le deuxième mouvement, l’andante, n’annonce pas la couleur, il commence forte mais très vite il se pimente d’épices orientales. Saint-Saëns joue des petites notes (répétées à l’aigu) à la sonorité étrange et étrangère et les accords de seconde augmentée l’aident bien à faire le voyage jusqu’en Égypte, jusqu’à Louxor où il aurait écrit les premières notes du concerto sur sa manchette, alors qu’il voguait en felouque sur le Nil. Musique très descriptive, on entend les grenouilles ou les grillons du soir, et la mélodie d’une chanson d’amour nubienne va se perdre dans le crépuscule égyptien.
Le finale molto allegro évoque le retour en France, les hélices du navire grondent, tandis qu’un second thème explose en tutti de l’orchestre, des tutti aux accents curieusement hispanisants. Avec ces chevauchées du piano toutes en arpèges, Jean Philippe Collard nous entraîne dans ce rythme vertigineux qu’on a qualifié de barbare avant de revenir à la fluidité d’une danse, pour mieux terminer sur un air de fanfare triomphant que le piano virtuose partage brillamment avec la belle variété de couleurs de “l’Orchestre des Siècles“.

Paul Dukas est surtout connu pour L’Apprenti Sorcier et ce soir François Xavier Roth dirige La Péri, poème dansé et fanfare . Un ballet que Dukas écrit pour sa maîtresse après avoir renoncé à le faire danser par les ballets russes de Diaghilev. Et aussi après avoir hésité à jeter la partition au feu - ses amis l’en empêchèrent. Dans cette musique faite pour susciter le mouvement comme dans tout ballet, on peut s’interroger pour savoir si c’est l’idée du mouvement qui a provoqué la musique ou la musique qui fait naître le mouvement. Après avoir entendu La Péri, une réponse ne s’impose pas. Les harmonies restent romantiques et très chargées, malgré l’époque (1911), et Fanfare débute comme son nom l’indique par une partie de cuivres clinquants.
Lorsque les cordes entrent en scène, la musique devient plus visuelle, plus descriptive, comme si le cinéma rejoignait le ballet. Des compositeurs comme Paul Dukas ont largement inspiré les musiques des films à venir. Quelques belles mélodies sous tendent jusqu’au bout une riche orchestration qui déploie toutes les facettes de l’orchestre.

Édouard Lalo est un peu antérieur à Dukas et son ballet Namouna est plus léger que celui de Dukas. Hué lors de sa première, Debussy écrivait un peu plus tard qu’on avait enterré cette œuvre avec une sourde férocité. “C’est triste pour la musique“, ajoutait-il. On a beaucoup reproché à Lalo son wagnérisme. Il est vrai que certaines couleurs, certaines harmonies semblent flirter avec celles du compositeur de Bayreuth.
Musique riche, claire, l’apport oriental devient flagrant dans les danses marocaines, mais cette musique de Lalo donne avant tout, grâce à la direction de François Xavier Roth, une belle image de la musique française de la fin du XIXème siècle.

Une pièce courte termine le programme, la Bacchannale de l’opéra de Saint-Saëns, « Samson et Dalila », un des opéras français les plus représentés au monde. Un régal de légèreté, une mélodie inspirée par des musiques populaires d’Algérie, contrée chère au compositeur qu’il a souvent visitée. L’orchestre donne sa pleine mesure, l’équilibre est parfait entre les cordes et les vents, ne boudons pas notre plaisir.

Pour conclure, François Xavier Roth nous rappelle combien les compositeurs de ce programme ont ouvert leur répertoire en cherchant leur inspiration hors de France, avec une volonté d’ouverture de nos frontières et non un repli sur soi comme certains voudraient nous l’imposer. Et pour mieux l’illustrer, il nous gratifie d’un bis extrait du Timbre d’Argent, un opéra de Saint-Saëns qu’il dirigera prochainement à l’Opéra Comique.