© Jean-Baptiste Millot Après l’avoir entendu à Bagatelle en juin puis à Gaveau en janvier, François Dumont revient ce 19 avril à la salle Gaveau, mais cette fois en tant que chef et soliste. Programme exclusivement consacré à Mozart : concertos pour piano et chant avec l’Orchestre Symphonique de Bretagne. Les concertos annoncés, nous les avons entendus maintes fois, on sait déjà qu’on va se retrouver comme en famille, d’autant que le n° 17 en sol majeur et le n° 23 en la majeur demeurent parmi les plus connus. D’emblée, la disposition de l’orchestre autour du piano perpendiculaire à la scène et découvert, nous surprend. François Dumont dirige de son piano, soit debout, soit devant son clavier. Après le prélude orchestral tout en battements d’ailes des flûtes et des hautbois, arrive le

piano, le premier thème est clair et chantant, comme si on attendait l’entrée des personnages à l’opéra, mais dès que le pianiste déroule ses arpèges - nous avions raison d’être surpris - le son de l’orchestre se mélange à celui du piano et a tendance à prendre le dessus. Il devient difficile de départager les parties de l’un et de l’autre. Les thèmes restent harmonieux mais à cause de cet “étouffement“ du piano, l’ensemble perd un peu de sa vigueur et il faut attendre la première cadence pour retrouver le Mozart (et le Dumont) qu’on aime. Il est limpide et sans tache.

Heureusement l’andante nous réconcilie avec le concerto, le dialogue entre l’orchestre et le piano est rétabli. Les langueurs chromatiques s’étirent comme les vocalises d’une aria religieuse et François Dumont joue de son piano et de l’orchestre symphonique de Bretagne avec ferveur et solennité. Les vents, si importants dans cet andante, portent le morceau autant que le piano et l’échange fait de phrases répétées s’interrompt toutes les cinq mesures par un silence, chacun de ces courts silences participant au drame qui se joue tout au long de l’andante. Pour écrire le thème du finale, Mozart s’inspira du chant d’un étourneau (on en a retrouvé la notation dans ses carnets). Constitué de cinq variations, il ressemble à une fantaisie et François Dumont le joue justement comme une fantaisie. Elle sonne comme une rédemption après l’andante aux accents si pathétiques. La direction de François Dumont s’est “musclée“, l’ensemble piano et orchestre a trouvé son tempo et son équilibre et après un court silence, (on pourrait sous-titrer ce morceau de concerto des silences !) le dernier thème noté presto s’envole dans une belle succession de modulations et de rythmes syncopés qu’on a qualifiés parfois d’humoristiques. François Dumont les traite avec la légèreté qu’impose la partition et ce duel fantasque entre les vents et le piano se termine par une belle victoire remportée par l’auditeur.

Mozart écrivit trente cinq arias pour soprano, il les considérait comme un lien entre les opéras et les concertos pour piano. Pour respecter cette tradition, Helen Kearns vient chanter « ch’io mi scordi di te » avant l’entracte. Morceau difficile comme toutes les arias de Mozart , celle ci est notée « scène avec rondo pour Mademoiselle Nancy Storace et moi même », ce qui était une belle déclaration d’amour à la demoiselle. Helen Kearns a la voix chaude et puissante – on se souvient de la version de Janet Baker -, son phrasé nuancé s’accorde bien avec l’ensemble orchestre et piano et grâce à cette association entre la voix et François Dumont, cette aria prend ici une belle place, on rêve d’un opéra chanté par cette voix. Avant de quitter le plateau elle nous gratifie d’un bis, une ballade irlandaise qu’elle chante avec beaucoup de charme et une grande sensibilité.

Le concerto N°23 en la majeur, célèbre pour son adagio, reste un des plus connus parmi les vingt sept, le plus radieux et le plus dramatique. Très classiquement, Il démarre par un prélude orchestral tout en joie et en onctuosité, avant que le piano entre, et François Dumont se glisse avec élégance dans le jeu de l’orchestre qu’il dirige, comme s’il jouait une sonate de jeunesse de Mozart, aux thèmes d’abord classiques - on sent l’influence de Bach et Haendel - avant que s’annonce le romantisme dans une succession d’arpèges à la pédale généreuse, comme le pratiquera Chopin dans ses deux concertos.

Le fameux adagio qui démarre en fa dièse mineur, tonalité peu habituelle chez Mozart, marque la volonté du compositeur d’entrer dans un intime poignant dès les premières mesures. Messiaen qualifie ce mouvement “de sicilienne lente, rêveuse et affaissée, se complaisant dans le désespoir“, les harmonies combinées du piano et des deux clarinettes sont déchirantes et se partagent l’émotion qu’elles suscitent grâce aux dissonances et aux répétitions des thèmes joués successivement par le piano et les vents. Des vents qui sont une des grandes qualités de cet orchestre de Bretagne et qui s’imbriquent fort bien dans le dialogue piano-orchestre de l’andante de ce concerto. La rupture entre l’adagio et le finale est spectaculaire, la joie et la légèreté de ce rondo explosent dès la première mesure. L’attaque du piano semble simple, l’instrumentation semble simple, le tempo adopté par François Dumont est idéal et le génie de Mozart, cette apparente facilité de passer du drame à la superficialité, s’étale ici dans toute sa splendeur. Plusieurs thèmes s’enchaînent et c’est seulement dans les gammes finales et les accords stridents de l’orchestre qu’un soupçon de drame perce à nouveau avant de s’achever par quelques magnifiques “poussées chromatiques“. Brillante conclusion pour ce beau concert Mozart.