Le festival de Saint-Denis c'est aussi l'intimité de l'Institution de la Légion d'Honneur, toutes proportions gardées au demeurant car la salle est vaste. Mais il ne fallait pas moins de cet espace, et surtout de ce public, pour fêter les débuts d'un partenariat enthousiasmant qui réunit Renaud Capuçon et David Fray. Déjà deux générations de musiciens car le second mord la jeunesse à pleines dents face à celui qui fait figure de presque sage désormais ! On sait que Renaud Capuçon aime rien tant que l'univers si porteur de la musique de chambre.

Il faisait donc équipe pour la première fois avec le pianiste David Fray dont la notoriété est déjà fort enviable. Leur programme réunissait Bach et Beethoven. Habile juxtaposition. Les deux sonates pour violon et clavier BVW 1018, et BWV 1017, jouées dans cet ordre, des années 1718-1722, sont bâties sur une coupe lent-vif-lent-vif. Elles montrent la suprême élégance du pianiste qui sur sa chaise, dos calé au dossier, « à la Glenn Gould », sait égréner le bouleversant adagio de la première pièce, tandis que la cantilène du violon est distillée avec amour par Capuçon. Le finale est entraînant. Pareille maitrise distingue l'exécution de l'autre sonate, plus démonstrative peut-être du talent des deux musiciens, en particulier au largo introductif, marqué « Siciliano » et au second adagio, moment de pure grâce. La finesse du toucher de Fray laisse à l'archet de Capuçon loisir de s'épanouir et les contrastes saisissent une lecture profondément pensée. Les sonates piano et violon de Beethoven confirment une entente presque innée. La sonate N°5, op 24, dite « Le Printemps », n'a pas besoin d'être louée : le mélodisme mémorable de son premier mouvement est une des plus émouvantes inspirations du maître de Bonn. Capuçon et Fray l'abordent avec une infinie délicatesse et cette simplicité qui est la marque des grandes interprétations. Les cimes absolues de l'adagio molto espressivo tutoient l'idéal. Le bref scherzo est animé d'esprit enjoué. Tandis que le rondo final, dont le thème est inspiré d'une des arias de Vitelia de La Clemenza di Tito de Mozart, avec sa série de variations, est pur moment de bonheur partagé, tour à tour vivace et retenu, la dernière séquence comme arrachée. Une magnifique exécution ! Celle de la sonate N° 7 op 30 N°2 est tout aussi magistrale. Œuvre médiane d'une trilogie écrite en 1802, la sonate en Ut mineur dispense d'aussi sensibles climats que la « Frühling Sonate ». Ils imprègnent la présente interprétation : un allegro con brio, non pas animé d'un brillant de façade, mais doté de ce sens de l'urgence qui fait que la musique s'exprime on ne peut plus naturellement, avec ce petit motif héroïque emporté qui en fait tout le prix. Le beau portrait de Napoléon en habits de sacre, qui surplombe le plateau, donne à cet instant toute son aura. Car il y a de l'effervescence chez nos deux musiciens, et un extrême bon goût lors de la péroraison du mouvement. L'adagio cantabile qu'interrompent de brefs accords massifs, en forme d'interjections, sonne comme une chaude journée d'été traversée de quelques zébrures d'orage sec. Le scherzo sera hautement scandé et le finale exubérant, mais là encore sans effet d'estrade ni sollicitation inutile : la musique parle d'elle-même tout simplement. En bis, ils donneront le mouvement rapide d'une des sonates de Bach. Pour un coup d'essai, assurément un coup de maître ! On est impatient de nouvelles rencontres. 

 

Jean-Pierre Robert.