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Rückert Lieder de Gustav Mahler « Éclairage insolite d’un Mahler intime » par Élisabeth Brisson

Les Rückert Lieder regroupent un ensemble de Lieder pour voix et orchestre sans ordre de succession imposé : il ne s'agit donc pas d'un cycle, mais d'une constellation, contrairement aux Kindertoten Lieder qui constituent un cycle de Lieder, également sur des poèmes du poète Rückert. Mahler a composé ces deux ensemble en même temps : entre 1901 et 1904.
Les cinq Rückert Lieder ont été créés à Vienne le 29 janvier 1905 dans la petite salle du Musikverein, chantés par un homme, baryton. Mahler tenait à la petite salle, pour accentuer la dimension intime de cette oeuvre.



Contexte de composition et de création

Mahler a composé quatre de ces Lieder au cours de l'été 1901, dans sa cabane, Kompositionhäuschen, installée dans le jardin de sa villa à Maiernigg, donc avant sa rencontre avec Alma en novembre 1901 - rencontre rapidement suivie du mariage en mars 1902. Et c'est au cours de l'été 1902 qu'il composa son unique chant d’amour, découvert par Alma quand le 10 août 1902, elle ouvre sa partition de Siegfried : Mahler y avait glissé le manuscrit du lied pour lui faire une surprise...“Liebst du um Schönheit…

La Kompositionhäuschen de Maiernigg / DR Au moment de la composition de ces Lieder, Mahler a plus de 40 ans (il est né le 7 juillet 1860) et il a une grande notoriété dans le monde musical viennois étant à la tête de l'Opéra de Vienne depuis 1897 ; il en démissionne en 1907, laissant le souvenir d'un chef très intransigeant tant pour les musiciens que pour le public, ce qui lui valut d'être l'objet de maintes caricatures qui le montrent au pupitre, gesticulant, agité par des mouvements fougueux, violents.

Le tournant de l'été 1901

Alors que Gustav Mahler possédait une vaste culture littéraire, jusqu'en 1901 il n’a retenu que des poèmes issus du Knabenwunderhorn (Le cor enchanté de l'enfant), ouvrage découvert en 1887 dans la maison des Weber : il s'agit d'un ensemble de poésies et de chansons populaires qui offrent tous les types d’humeurs et de situations (cauchemars, soldats perdus, enfant meurtri, colère, jalousie, joie…). Mahler en a retenu vingt-quatre : il en a composé neuf pour voix et piano, et les autres pour voix et orchestre, et il a réutilisé certains de ces lieder dans ses Symphonies 2, 3, 4.

Ainsi, alors que jusqu’à l'été 1901 Mahler semble avoir abrité ses émotions derrière une culture populaire appartenant à tous, cet héritage collectif transmis de générations en générations, en un mouvement de renversement assez insolite, il choisit un poète qui dit « je », qui pose la question permanente du rapport de « moi et le monde », de « moi et les autres » : le poète Friedrich Rückert (1788-1866), également orientaliste, sensible à la sonorité des mots et à la musique de la langue. Mahler n'est pas le seul à avoir retenu des poèmes de Rückert : huit-cent-quarante deux compositeurs sont dénombrés pour au moins dix-neuf-cent-quarante Lieder. Parmi eux, il y a Schubert, Robert Schumann, Clara Schumann, Brahms, Wolf, Richard Strauss, etc.. Rückert est l'auteur de quelques 25 000 poèmes (12 volumes) dont 428 écrits après la mort de ses enfants (1833-1834) – ce thème des enfants morts a certainement suscité l'attention de Mahler, car avant même le suicide d'un frère en 1895, nombre de ses frères et soeurs étaient morts très jeunes… (sur les quatorze enfants de sa mère, sept sont morts en bas âge et un s'est suicidé).

Quand Mahler a-t-il feuilleté les multiples volumes de l'oeuvre complet de Rückert ? Pour ne retenir parmi les innombrables poèmes que cinq « poèmes lyriques », ainsi que cinq poèmes dans le recueil des 428 poèmes des Kindertotenlieder... Il est indispensable de mentionner que le moment, l'été 1901, fait suite à une prise de conscience de la fragilité de la vie : Mahler vient d'être ébranlé, au début de l'année 1901, par une hémorragie intestinale, ce qui l'incite à se tourner vers lui-même. L’année 1901 correspond donc à une césure dans la vie de Mahler : il dit « je » et décide de se marier avec une jeune fille de 20 ans alors qu'il en a 40...



Les compositions antérieures aux Rückert Lieder

Quand Mahler se met à composer les Lieder sur des poèmes de Rückert, il a déjà composé plusieurs cycles de Lieder ainsi que des Lieder isolés à partir de poésie populaire : Das klagende Lied, cantate pour solistes, choeur et orchestre, en 1880, révisé par la suite ; les Lieder eines fahrenden Gesellen dans la lignée de Schubert, pour voix et piano, en 1884, puis avec orchestre en 1893 ; les Knabenwunderhorn pour voix et piano en 1887-1890, et avec orchestre en 1892-1898. En 1901, Mahler a également déjà composé quatre Symphonies qui incorporent les voix pour certaines (il reprend, sans ou avec les voix, des Lieder du Knabenwunderhorn et du fahrenden Gesellen) et qui sont très différentes, mais très puissantes, grandioses : Mahler semble se mesurer, se confronter à Dieu, au Jugement dernier, à la Nature et proclame sa foi en Dieu (Urlicht : lumière originelle), en la vie éternelle, en l'immortalité (particulièrement dans la Quatrième Symphonie composée juste avant les Rückert-Lieder et qui déploie une allégresse exaltée, flottante, la musique étant la joie suprême menant à la vie éternelle, au salut, dans une climat idyllique, onirique...).

Le choix de puiser dans les poèmes de Rückert

Dans l'immense production poétique de Rückert, Mahler puise essentiellement dans deux oeuvres.

Dans les Kindertotenlieder, il retient un ensemble de cinq poèmes qui constituent une sorte de récit halluciné qui vise au déni de la disparition des êtres chers, appelés à une existence de lumière (qui ne sont donc pas morts !) :

1/ « Nun will die Sonn’ so hell aufgeh’n »
2/ “Nun seh’ich wohl, warum so dunkle Flammen”
3/ “Wenn dein Mütterlein”
4/ “ Oft denk’ich, sie sind nur ausgegangen”
5/ “ In diesem Wetter!”
Dans les Lyrische Gedichte, Mahler retient cinq poèmes qui ne sont pas organisés en cycle mais qui touchent aux obsessions de Mahler, créateur jaloux de son oeuvre, à l'écoute de son inspiration, et aspirant à l’immortalité, à la reconnaissance divine.

« Ich atmet’ einen linden Duft. »
“ Liebst du um Schönheit…”
“Blicke mir nicht in die Lieder.”
D’après Bruno Walter, ami proche, Mahler interdisait à quiconque de jeter un regard sur une oeuvre non achevée.
“Ich bin der Welt abhanden gekommen”
“Um Mitternacht”

DR « Situations musicales » des poèmes (voir les textes surlignés en fin d'article)

Pourquoi le choix de ces poèmes ?
Plus que les thèmes ou contenus littéraires des poèmes, il semble que ce soit leur “Klang” (sonorité) qui ait retenu l’attention de Mahler, tout autant que le jeu des associations. Ainsi :
- les allitérations : linde, gelinde, lieblich, liebe, Lied (proches de la lallation) ;
- les associations par le phonème : Mitternacht, Macht, wacht, gelacht, gedacht, gebracht, Nacht, Acht, Schlacht ;
- le champ sémantique du voir : « Blicke, Augen, schauen », associé à la trahison (« Verrat ») et à la jouissance (« nasche du »), Lieder et Lider (paupières) ;
- l’obsession de la mort : « gestorben» répété et associé à « Himmel ».

Ainsi les poèmes retenus dessinent une constellation qui relie création, vie, amour, sensualité, mort, élévation sous le signe du regard curieux, jouisseur et traître. Et refus de dévoiler ce qu'il fait avant achèvement parfait.

Le traitement musical en témoigne

Ayant particulièrement à ce moment de sa vie, étudié le contrepoint à la Bach - la polyphonie joue un grand rôle dans sa composition à partir de 1901 - Mahler combine ces « Klang », repris par la différenciation des timbres, et ces images portées par la mélodie et les motifs, par le tempo, par la métrique et le rythme, par les contrastes d’intensité et de densité sonore.

Ainsi par-delà leur diversité, leur singularité, ces cinq Lieder sont unifiés par le traitement musical : absence de toute déclamation, influence du Volkslied qui se caractérise par la simplicité rythmique, la prédominance de l'élément mélodique et musical sur les paroles.

Quelques exemples : - Même rythme initial : « Blicke » et « Mitternacht » : noire pointée, croche, blanche.
- Même mouvement perpétuel dans « Ich atmete » et dans « Blicke ».
- Même façon de s’appuyer sur des motifs et sur leur retour : « Ich bin der Welt », « Um Mitternacht ».
- Même simplicité de la ligne mélodique : notes conjointes et saut d’intervalle qui souligne la charge émotionnelle d’un mot ou d’une allusion (« Sonne », « Frühling »).

Ainsi, le Lied « Liebst du um Schönheit » qui est composé après les autres et qui n'a pas été orchestré par Mahler, est très simple, en ut majeur, « Innig », « fliessend », avec une métrique qui change 4/4, ¾, 2/4 (Mahler casse les carrures). Chacune des quatre strophes commence par « Liebst du », et possède une musique qui n'est pas exactement la même. Un interlude repris en coda sépare la 2e et 3e strophe. Des sauts d’intervalle soulignent « Sonne », « Frühling », « liebe » et « Immer » ; mélisme sur « immerdar » repris comme en écho par le piano modulant. L’orchestration introduit la harpe sur l’amour qui élève et joue sur les intensités.

La simplicité de la mélodie se retrouve dans « Ich atmete » : « sehr zart und innig ; langsam » en majeur, avec un célesta, harpe, bois et cordes qui tiennent le mouvement perpétuel, ostinato lent, durant les deux strophes de musique caressante. La transparence, le raffinement et l'économie de l'orchestration sont remarquables, ainsi que les allitérations et les sonorités liquides. Les images font penser à Baudelaire, au poème Correspondance (une traduction en allemand de Stefan George a été publiée en 1899) :

« Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clartébr Les parfums, les couleurs et les sons se répondent » …

Car dans la musique de ce Lied se retrouve une douce sensualité, dominée par un souvenir de berceuse (celle de Chopin en b majeur op.57, composée en 1844). Les effluves printaniers immatériels sont suggérés par les envolées des harpes et le son du célesta.

D'après Mahler ce Lied dépeint « l'émotion heureuse, mais contenue que l'on éprouve en présence d'un être aimé dont on est entièrement sûr, sans que, dans l'échange entre deux la moindre parole soit nécessaire » : description qui suggère immédiatement une référence à l'amour maternel. L'usage de la sixte ajoutée qui affaiblit les cadences et fonctions tonales contribue à ce climat de douceur nostalgique. Première page du Lied « Blicke mir nicht in die Lieder » / DR Le mouvement perpétuel cette fois très rapide, molto vivo, C/, se retrouve dans « Blicke mir nicht in die Lieder » en fa majeur, Lied constitué de deux strophes. L’injonction de ne pas jeter un oeil sur ce qu'il est en train de faire est soulignée par un court motif dès le début. Le contrepoint des motifs est très serré et la ligne mélodique plus ondulante que dans les autres Lieder. Les sonorités graves du violoncelle et de la clarinette initient le mouvement perpétuel, qui passe au basson puis à l’alto, avant d'être repris par le violon. La harpe souligne le regard indiscret, curieux, jouisseur. La brièveté elliptique, impérieuse, la rapidité forment contraste avec la lenteur méditative des autres Lieder de cette constellation.

Au contraire dans « Ich bin der Welt abhanden gekommen », le tempo est « particulièrement lent et retenu » et le cor anglais dessine le motif qui s’énonce par palier, tandis que la harpe donne un aspect de légèreté sublime. Ce Lied est « durchkomponiert » pour les trois strophes. Le tempo est fluctuant, hésitant, et le contrepoint tisse les relations entre voix et orchestre : la voix entre en reprenant le motif ascendant qui se constitue.

A la fin Mahler indique que le jeu du violon doit faire sentir la transfiguration, la transcendance : « Verklärt / con beatitudine ». Le compositeur se retire du monde pour jouir en toute tranquillité de ses Lieder, de ce qui a été créé par lui et qui lui procure un sentiment d'extase. « C'est moi-même », disait Mahler de ce Lied centré sur l'isolement, insistant sur son caractère intime et personnel, son atmosphère retenue et d'accomplissement suprême : « le sentiment qui nous emplit et monte jusqu'aux lèvres, sans pourtant les dépasser. » Pour Mahler, il s'agit de mettre un terme à l'intranquillité.

Enfin « Um Mitternacht » a un tempo également calme « Ruhig, gleichmässig » et joue également avec un double motif : pointé énoncé par la clarinette ; et, l’autre, descendant dans les profondeurs énoncé par le cor, puis les bassons et contrebassons. L’orchestre est formé uniquement de bois, de cuivres, de timbales, de harpe et piano : il n'y a pas de cordes. Les cinq strophes d'un poème trouvé dans le recueil Liebesfrühling, Sommer suivent le schéma : ABAAB avec alternance mineur-majeur. Ce Lied se caractérise par son dépouillement, son intensité expressive, la régularité angoissante du rythme et une orchestration inhabituelle. Des motifs obsessionnels soulignent les associations autour de « acht » (attention), sorte de prière lugubre, portant l’angoisse métaphysique du moment de la mort, jusqu’à la grande impulsion finale qui salue Dieu avec roulement de timbales, cuivres et harpes. Confiance et profession de foi. Peu après [9] « Mit machtigem Aufschwung » : tenues des cors, tremolos des timbales, arpèges issues des graves des harpes, piano, signalent le voeu que Dieu soit attentif, reconnaisse son être et lui assure l’immortalité.

Ainsi Mahler, par sa démarche de composition, met en évidence ce qui l’anime, en quelque sorte les sources de son inspiration :
/ Poésie, musique.
/ Emprise maternelle, ou retour de l’archaïque par la lallation et la sensualité de l’odeur (maternelle douce comme le tilleul, avec le souvenir de Schubert du côté maternant).
/ L'aspiration à créer une oeuvre qui ait la perfection d'un rayon de miel.
/ L'angoisse métaphysique et le désir d’immortalité.

Mahler fait donc l’aveu de son désir, de ce qui le pousse à créer, mais qu’il ressent comme honteux : sensualité, goût pour l'isolement, douceur maternelle archaïque, angoisse de la mort.

Il voudrait interdire que l’on plonge nos regards dans son intimité, dans son « atelier intime », alors que son désir est de la montrer, de la laisser apparaître, dans une oeuvre qui atteigne la perfection du travail des abeilles et lui assure l'immortalité - ce qu’il finit par mettre en oeuvre dans cette constellation, pour le plus grand bonheur des interprètes très nombreux et des auditeurs et amateurs mélomanes.

Gustav Mahler vers 1900 / DR Situation musicale de chacun des cinq Lieder

Liebst du
Liebst du um Schönheit, o nicht mich liebe!
Liebe die Sonne, sie trägt ein goldnes Haar!

Liebst du um Jugend, o nicht mich liebe!
Liebe der Frühling, der jung ist jedes Jahr!

Liebst du um Schätze, o nicht mich liebe!
Liebe die Meerfrau, sie hat viel Perlen klar!

Liebst du um Liebe, o ja, mich liebe!
Liebe mich immer, dich lieb' ich immerdar.

Blicke mir nicht in die Lieder
Blicke mir nicht in die Lieder!
Meine Augen schlag' ich nieder,
Wie ertappt auf böser Tat.

Selber darf ich nicht getrauen,
Ihrem Wachsen zuzuschauen.
Deine Neugier ist Verrat!

Bienen, wenn sie Zellen bauen,
Lassen auch nicht zu sich schauen,
Schauen selbst auch nicht zu.

Wenn die reichen Honigwaben
Sie zu Tag gefördert haben,
Dann vor allen nasche du!

Ich atmet' einen linden Duft!
Ich atmet' einen linden Duft!
Im Zimmer stand
Ein Zweig der Linde,
Ein Angebinde
Von lieber Hand.
Wie lieblich war der Lindenduft!

Wie lieblich ist der Lindenduft!
Das Lindenreis
Brachst du gelinde!
Ich atme leis
Im Duft der Linde
Der Liebe linden Duft.

Ich bin der Welt abhanden gekommen
Ich bin der Welt abhanden gekommen,
Mit der ich sonst viele Zeit verdorben,
Sie hat so lange nichts von mir vernommen,
Sie mag wohl glauben, ich sei gestorben!
Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
Ob sie mich für gestorben hält,
Ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
Denn wirklich bin ich gestorben der Welt.
Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
Und ruh' in einem stillen Gebiet!
Ich leb' allein in meinem Himmel,
In meinem Lieben, in meinem Lied!

Um Mitternacht
Um Mitternacht
Hab' ich gewacht
Und aufgeblickt zum Himmel;
Kein Stern vom Sterngewimmel
Hat mir gelacht
Um Mitternacht.

Um Mitternacht
Hab' ich gedacht
Hinaus in dunkle Schranken.
Es hat kein Lichtgedanken
Mir Trost gebracht
Um Mitternacht.

Um Mitternacht
Nahm ich in acht
Die Schläge meines Herzens;
Ein einz'ger Puls des Schmerzes
War angefacht
Um Mitternacht.

Um Mitternacht
Kämpft' ich die Schlacht,
O Menschheit, deiner Leiden;
Nicht konnt' ich sie entscheiden
Mit meiner Macht
Um Mitternacht.

Um Mitternacht
Hab' ich die Macht
In deine Hand gegeben!
Herr! über Tod und Leben
Du hältst die Wacht
Um Mitternacht!


Publications des poèmes de Rückert disponibles du temps de Mahler :
Gesammelte Gedichte von Friedrich Rückert. 6 Bde. – Erlangen: Carl Heyder 1836-1838. (Bd. 1, 2. Aufl. u. Bd. 5).
Friedrich Rückert’s gesammelte poetische Werke in zwölf Bänden. – Frankfurt a. M.: J. D. Sauerländer 1868/69.
Friedrich Rückert’s gesammelte poetische Werke in zwölf Bänden. – Neue Ausgabe. – Frankfurt a. M.: J. D. Sauerländer 1882.