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« Cet acte conférera à Son Excellence Monsieur le Comte von Podstatsky un grand honneur dans la biographie de notre enfant que je ferai imprimer en son temps, car ici commence en quelque sorte une nouvelle ère de sa vie

 

Ces lignes écrites à Olmütz par Léopold Mozart à son propriétaire de la Getreidegasse, Lorenz Hagenauer, le 10 novembre 1767, alors que Wolfgang venait de vaincre la variole, dévoile la prise de conscience précoce du père devant le génie de son fils dont il envisageait déjà de publier une biographie alors que l’enfant n’était pas encore âgé de douze ans...

 

Sans doute n’existe-t-il pas d’autre personnage au monde dont la vie soit couverte presque intégralement par des témoignages épistolaires directs: à peine deux semaines après la naissance de l’enfant, le 9 février 1756, Léopold Mozart écrit à son éditeur Johann Jakob Lotter à Augsbourg: «Par ailleurs, je vous annonce que le 27 janvier, à 8 heures du soir, ma femme a heureusement accouché d’un garçon. [...] Notre fils s’appelle Joannes Chrisostomus, Wolfgang, Gottlieb.» Et la dernière lettre de Mozart à sa «Très chére, excellente petite épouse» est datée 14 octobre 1791, à peine deux mois avant sa mort. Il la termine par les mots: « Porte-toi bien, à jamais, ton Mozart.»

 

Le grand voyage en Europe occidentale commence le 9 juin 1763 et conduit la famille dans les plus grandes Cours d’Europe. Léopold, le père, Anna Maria, la mère, Maria Anna (« Nannerl »), la sœur de cinq ans son aînée, et le petit Wolfgang, âgé de sept ans, qui se nommait encore Gottlieb, sont accompagnés par un serviteur et voyagent dans une voiture achetée quelques mois plus tôt, avec des chevaux de louage. On voyage lentement, s’arrête dans les meilleures auberges, donne des concerts, étudie les mœurs et les pays étrangers. Pendant ce voyage, Léopold rend compte de tout, l’enfant prodige se fait les doigts sur un clavier de voyage acheté à Augsbourg, découvre l’orgue, joue pour la noblesse et la bourgeoisie des lieux traversés, et participe ainsi au financement du voyage. Mais « si les baisers donnés à mes enfants, et en particulier à maître Wolfgang, étaient des Louis d’or tout neufs, nous pourrions être bien satisfaits; mais ni l’aubergiste, ni le postillon ne se contentent malheureusement de baisers », s’excuse-t-il dans une lettre à Johann Lorenz Hagenauer qui était non seulement le propriétaire de l’appartement, mais aussi un ami intime de la famille. Commerçant, il facilita en grande partie l’organisation matérielle de ce grand voyage et sans doute des autres tournées entreprises par Léopold Mozart et ses enfants.

 

Les voyages n’étaient pas toujours agréables et les routes faisaient souvent souffrir les suspensions, contraignant les voyageurs à s’arrêter en des lieux non prévus au programme. Ainsi non loin de Louvain: « Il faisait un temps magnifique, mais nous eûmes la malchance de casser la moitié du bandage de la 2ème roue avant, 3 heures à peine après notre départ. [...] Nous avons donc dû déjeuner 2 heures plus tôt, en attendant que la roue soit réparée. [...] Après nous avoir installé une misérable petite table, on nous servit une soupe et de la viande du chaudron accompagnés d’une bouteille de vin rouge de Champagne sans que fût prononcé un seul mot d’allemand mais seulement du pur wallon, c’est-à-dire du mauvais français. La porte était toujours ouverte et c’est pourquoi nous eûmes souvent l’honneur de recevoir la visite des cochons qui grognaient autour de nous. Vous ne pouvez mieux vous représenter notre table de déjeuner qu’en pensant à la toile d’un peintre hollandais.»

 

Léopold Mozart était un personnage extrêmement cultivé, un digne représentant de l’époque des Lumières. Il s’intéressait tant à la littérature qu’à la politique, à la médecine qu’à l’architecture (il détestait les maisons à colombage), à la peinture qu’à la musique, et donne à son propriétaire une liste des « peintres les plus célèbres dont on peut admirer les œuvres d’art dans tout le Brabant », qui ne ferait pas rougir un historien de l’art.

 

Les mœurs religieuses sont également passées au crible et tiennent une grande place: « Nous sommes vraiment toujours dans des lieux qui connaissent 4 religions: catholique, luthérienne, calviniste et juive. » Et il s’étonne: « J’ai constaté que depuis Wasserbourg, nous n’avons plus trouvé de bénitier dans nos chambres. Car même en pays catholique, on en a écarté de tels objets car de nombreux étrangers luthériens y sont de passage et les chambres sont organisées de telle façon que des hôtes de toutes les religions puissent y habiter.» Et donc pas non plus de tableaux représentant des saints ou des scènes religieuses, qui ne manquaient sans doute jamais dans la très catholique Salzbourg...

 

Le Catholicisme n’est d’ailleurs pas aussi strict à l’étranger que dans la principauté du Prince-Archevêque Schrattenbach à Salzbourg. À Bruxelles déjà, il déplore l’absence du chapelet. Mais à Paris, c’est bien pire : « Ici, on ne sait pas ce qu’est un chapelet [...] non seulement on n’en voit pas, mais on gênerait les gens dans leurs prières si l’on tenait un chapelet à la main. Actuellement, cela va encore, nous pouvons tenir le chapelet dans le manchon, sans éveiller l’étonnement des gens et les divertir dans leurs profondes prières. [...] Tout d’ailleurs s’oriente ici sur le profane [...].»

 

À Paris, tout est cher sauf le vin, et les Mozart consomment d’ailleurs « chaque jour 2 bouteilles de vin et pour 4 sols de pain ». La nourriture ne leur plaît guère et ce qu’il y a de pire, ce sont les périodes de jeûne: « Les jours maigres, on pourrait tomber malade, car on ne voit aucune pâtisserie; on emploie ici quatre fois plus de poudre pour les cheveux que de farine, le poisson est cher.» «Messieurs les Français n’aiment que ce qui fait plaisir! » ajoute-t-il dans la même lettre à Madame Hagenauer, au mois de mars 1764, en reprochant à ses hôtes de ne pas respecter les coutumes religieuses et de renoncer à toute sorte de mortification. « On m’a déjà parlé d’une coutume très dévote de cette sainte période du Carême, à savoir qu’au milieu du Carême, certains bals sont autorisés, à l’époque nommée Carnaval des Pucelles. Et que je dise à la moitié du Carême ou au Carnaval des Pucelles, c’est la même chose. Les deux signifient Mi-Carême. Bien sûr! Déduisez-en la haute estime dans laquelle sont tenues les pucelles, et imaginez la foule et la bousculade qu’il y aura à ce chaste bal.» Six ans plus tard, Léopold appréciera encore moins les coutumes milanaises, dues au rite ambrosien...

 


« Thé chez le prince de Conti au Temple  » - le petit Mozart est au clavecin - copie de Joseph Sedlacek d'après l'original de Michel Barthélemy (Musée du Louvre) © Fondation Internationale Mozarteum Salzburg

 

À Paris, la vie est certes très chère, mais « les bâtiments sont construits de façon incroyablement commode.» Le 10 novembre 1763, la famille Mozart arrive dans la capitale et loge chez l’envoyé bavarois, le comte Maximilian Emanuel Franz van Eyck, qui avait épousé une Salzbourgeoise, fille du grand-chancelier, le comte Georg Felix Arco. Ils sont accueillis de la plus aimable manière et ont « le clavecin de madame la comtesse » dans leur chambre, « car elle n’en a pas besoin; il est bon et a, comme le nôtre, 2 claviers.» Léopold semble ébloui par le confort parisien. On trouve dans les hôtels particuliers « tout ce qui peut être agréable au corps humain et à la satisfaction des sens.» Le confort des « cabinets d’aisance » semble fort apprécié, en France, ce qui nous en vaut une description quelque peu croustillante sous sa plume: « Avez-vous entendu parler de cabinets d’aisance anglais? – – On en trouve ici dans presque tous les hôtels particuliers. Des deux côtés, il y a des conduites d’eau que l’on peut ouvrir après s’être exécuté; l’une envoie l’eau vers le bas, l’autre, dont l’eau peut être chaude, l’envoie vers le haut. Je ne sais comment mieux vous expliquer cela avec des mots polis et bienséants, je vous laisse le soin d’imaginer le reste ou de me poser des questions lorsque je serai de retour. Ces cabinets sont en outre les plus beaux qu’on puisse imaginer. Généralement, les murs et le sol sont en majolique, à la hollandaise; à certains endroits [...] se trouvent les pots de chambre de la porcelaine la plus fine et dont le bord est doré, à d’autres endroits il y a des verres remplis d’eau agréablement parfumée et aussi de gros pots de porcelaine remplis d’herbes odorantes; on y trouve aussi généralement un joli canapé, je pense pour le cas d’un évanouissement soudain »... Ici, Léopold Mozart se montre beaucoup plus pudique que dans bien des lettres à sa femme ou à son fils, voire même à sa fille!

 

Un autre aménagement français trouve son aval: La poste, qui distribue le courrier tous les jours. « Une commodité non négligeable à Paris est ce que l’on appelle la petite poste, par laquelle je peux envoyer toute la journée des lettres dans toutes les rues de Paris et en recevoir. Cela est d’autant plus nécessaire que l’on met parfois une heure et plus pour se rendre en certains lieux [...] c’est pourquoi on a l’habitude de s’aviser mutuellement auparavant, grâce à la petite poste.» Car les « fiacres, qui portent un numéro afin que l’on sache qui nous transporte », sont de « misérables voitures » et « ne sont pas autorisés à entrer dans la cour des grands princes.»

 

La mode vestimentaire est également observée et décrite, plus particulièrement pour Madame Hagenauer: « Les femmes ne garnissent pas seulement en hiver leurs vêtements de fourrure, mais également en mettent comme cols ou tours de cou, et au lieu de fleurs dans les cheveux, elles y mettent de la fourrure, de même qu’autour des bras à la place de rubans, etc. [...] Je ne puis vraiment vous dire si les femmes sont belles à Paris, car elles sont peintes, contre toute nature, comme les poupées de Berchtesgaden, de sorte que même celles qui sont belles à l’origine deviennent insupportables aux yeux d’un honnête Allemand, à cause de cette repoussante élégance.»

 

Madame de Pompadour semble toutefois avoir touché Léopold, bien qu’elle soit « extrêmement hautaine et régente tout, actuellement encore.» Il écrit à Madame Hagenauer: « Vous voulez bien sûr savoir à quoi ressemble Mme la marquise de Pompadour, n’est-ce pas? – – Elle a sûrement été très belle, car elle est encore bien. C’est une grande personne, elle est grasse, bien en chair mais très bien proportionnée, blonde, [...] et a dans les yeux quelque ressemblance avec Sa Majesté l’Impératrice. Elle est très digne et a un esprit peu commun. Ses appartements de Versailles sont un paradis, côté jardin; et à Paris, elle a un magnifique hôtel Faubourg St. Honoré, qui vient d’être construit.» Il s’agit du Palais de l’Élysée, mais on ignore si Mozart y fut reçu.

 

La mode française est d’ailleurs vite adoptée et l’enfant prodige la porte bien: «V ous devriez voir Wolfgang en costume noir avec un chapeau à la française », annonce le père, plein de fierté, peu après leur arrivée à Paris... Il aura sans doute porté un costume de ce genre lorsque la famille eut le grand honneur d’être conviée au Grand Couvert à Versailles, à l’occasion du Nouvel An 1764, et l’accueil qui leur fut réservé est naturellement décrit en détail: « Il convient de remarquer qu’il n’est ici nullement d’usage de baiser la main des altesses royales, ni de les importuner en leur remettant des requêtes, encore moins de leur adresser la parole au passage, comme l’on dit ici [...]. Il n’est pas non plus usuel de rendre hommage au roi ou à quiconque de la famille royale en courbant la tête ou en faisant une révérence, mais on reste droit sans bouger, on a ainsi le loisir de voir passer le roi et sa famille devant soi. Vous pouvez facilement vous imaginer l’effet et l’étonnement produits sur les Français si imbus de leurs usages de cour, lorsque les filles du roi [...] se sont arrêtées à la vue de mes enfants, s’en sont approchées et non seulement se sont laissé baiser la main, mais les ont embrassés et se sont fait embrasser par eux un nombre incalculable de fois. [...] Mais le plus extraordinaire pour MM. les Français a eu lieu au grand couvert, le soir du Jour de l’An, où l’on a dû non seulement nous faire place jusqu’à la table royale, mais où mon M. Wolfgangus a eu l’honneur de se tenir tout le temps près de la reine avec qui il put converser et s’entretenir, lui baiser souvent la main et prendre la nourriture qu’elle lui donnait de la table et la manger à côté d’elle. La reine [Marie Leszczynska] parle Allemand comme vous et moi. Mais comme le roi n’y entend rien, elle lui traduisit tout ce que disait notre héroïque Wolfgang. Je me tenais près de lui ; de l’autre côté du roi, où étaient assis M. Dauphin et Madlle Adélaïde, se tenaient ma femme et ma fille. Maintenant, il faut vous dire que le roi ne prend jamais ses repas en public, sauf le dimanche soir où toute la famille royale dîne ensemble. Toutefois, lorsqu’il y a une grande fête, comme le Nouvel An, Pâques, la Pentecôte, les jours de fête des membres de la famille royale, etc., on nomme cela le grand Couvert, où sont admises toutes personnes de distinction; mais il n’y a pas beaucoup de place et la pièce est rapidement pleine. Nous sommes arrivés tard, et la Garde suisse a donc dû nous faire la place; on nous fit traverser la salle et nous conduisit dans la pièce qui jouxte la table royale et par laquelle Leurs Altesses font leur entrée. En passant, elles ont adressé la parole à notre Wolfgang et nous les avons suivies jusqu’à la table.» De telles marques de respect envers un enfant d’à peine 8 ans devaient le marquer à jamais...

 

Les fastes de Versailles n’empêchent toutefois pas Léopold Mozart de découvrir, sous le vernis, des sujets d’inquiétude: « Une centaine de personnes se partagent les grandes fortunes, ce sont les grands Banquiers et Fermiers généraux; et finalement, la majeure partie de l’argent va aux Lucrèces qui ne se poignardent pas elles-mêmes. [...] Il faut noter aussi le grand abandon à la commodité qui entraîne cette nation à ne plus entendre la voix de la nature; c’est pourquoi tout le monde à Paris donne les nouveau-nés à élever à la campagne. [...] Et cela se fait chez les personnes de haut rang tout comme dans les classes plus basses, et l’on paye une bagatelle. Mais on en constate aussi les conséquences misérables; vous ne trouverez pas facilement un endroit qui soit aussi bondé de personnes miséreuses et estropiées. À peine êtes-vous entré à l’église ou faites-vous quelques pas dans la rue que viennent vers vous un aveugle, un paralytique, un boiteux, un mendiant à demi couvert de vermine, ou bien vous voyez allongé dans la rue un malheureux à qui les cochons ont dévoré la main quand il était petit, un autre dont la moitié du bras a été brûlée en tombant dans le feu (pendant que le père nourricier et les siens étaient aux champs), etc.» Et avec sa clairvoyance habituelle, il semble vouloir prédire la Révolution française, 25 ans avant qu’elle n’éclate. « Chacun vit à son gré et (si Dieu n'est pas particulièrement bienveillant), il en ira de l’État français comme de l’ancien Royaume de Perse.»

 

Le succès remporté par ses enfants à Versailles n’estompe pas non plus le sens critique de Léopold en ce qui concerne la musique. Il conduit certes son fils à la Chapelle royale, pour lui faire entendre la musique de la Cour, mais outre la qualité des chœurs, elle ne lui plaît guère: « J’y ai entendu de la musique, bonne et mauvaise. Tout ce qui était pour voix seule et devait ressembler à un air était vide, glacé et misérable, c’est-à-dire français, en revanche les chœurs sont tous bons et même excellents. Je suis pour cette raison allé tous les jours avec mon petit homme à la messe du roi dans la Chapelle royale pour entendre les chœurs qui chantent toujours les motets.» Cette objectivité critique concernant la musique française devait continuer à marquer, quatorze ans plus tard, les souvenirs de Wolfgang et contribuer à son échec en France.

 

De nombreux musiciens allemands séjournaient alors à Paris, et ils produisirent sur le jeune Mozart un effet considérable qui devait fortement influencer ses premières compositions. Ainsi Johann Schobert, originaire de Silésie, Johann Gottfried Eckart, d’Augsbourg, comme Léopold Mozart, et l’Alsacien Leontzi Honauer. Tous sont cités dans la correspondance. Ils offrent en cadeau leurs compositions imprimées aux enfants et inspirent Mozart à écrire ses premiers concertos pour clavier, sur des thèmes qu’il leur emprunte.

 


Page de titre des Sonates K 6 & 7 © Fondation Internationale Mozarteum Salzburg

 

L’influence de Schobert se fait également sentir dans les premières œuvres de Wolfgang gravées à Paris en 1764: c’est lui en effet qui fut le premier à publier pendant de longues années des groupes de deux sonates, et non pas six comme c’était l’usage. Léopold Mozart reprit donc ce modèle et fit publier les quatre premières sonates pour clavier de son fils (Op. I et II), en indiquant, comme le faisait Schobert: « qui peuvent se jouer avec l’accompagnement de violon ». Cette particularité de la musique française permettait d’enrichir la sonorité quelque peu raide du clavecin par un instrument expressif comme l’était le violon, et elle avait de plus l’avantage commercial de proposer de la musique imprimée facile à interpréter par les amateurs et ceux qu’on nommait «dilettantes». La partie de violon joue un rôle modeste, il accompagne généralement la partie de clavier, unisono ou à la tierce, parfois aussi à l’octave par rapport à la main gauche. Mais elle n’a que très rarement une grande indépendance.

 

Les Op. I et II ont été conçus à l’origine comme sonates pour clavier seul: ainsi le premier mouvement de la première sonate a-t-il été noté par Léopold Mozart comme Allegro pour clavier seul (K. 6) dans le Cahier de Musique de Nannerl, et a été composé à Bruxelles en attendant que la famille soit reçue par le Prince Charles-Alexandre de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas autrichiens. Les deux premières Sonates ont été dédiées à Madame Victoire de France, l’une des filles du roi Louis XV, et les deux suivantes à Madame la Comtesse de Tessé, dame de compagnie de la Dauphine. Le 1er février 1764, Léopold Mozart écrit fièrement à Salzbourg: « Maintenant, 4 sonates de M. Wolfgang Mozart sont chez le graveur. Imaginez le bruit que feront les sonates dans le monde, lorsqu’on verra sur la page de titre que c’est l’œuvre d’un enfant de 7 ans [...]. Vous entendrez en son temps combien ces sonates sont bonnes [...]. Et je peux vous dire que Dieu accomplit tous les jours de nouveaux prodiges dans cet enfant.» Les dédicaces de ces sonates ont été rédigées par le Baron Melchior Grimm, de Ratisbonne, qui était « Secrétaire de S.A. Monseigneur le Duc d’Orléans ».

 

Avant de poursuivre la route vers l’Angleterre, on fait faire des gravures d’après l’aquarelle de Louis Carrogis de Carmontelle, représentant le père et ses enfants, sans doute à des fins publicitaires: « M. de Mechel, un graveur sur cuivre, travaille en toute hâte à graver nos portraits que M. de Carmontelle (un amateur) a très bien peints. Le jeune Wolfgang joue du clavecin, je me tiens debout derrière lui et joue du violon, et Nannerl s’appuie d’une main sur le clavecin. De l’autre, elle tient des feuillets de musique, comme si elle chantait.»

 

Le premier séjour à Paris fut donc couronné de succès, les enfants prodiges reçurent des cadeaux, des marques de respect, des baisers en nombre infini, et firent « tourner la tête de presque tout le monde ». La jeune princesse de Condé-Bourbon, Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d’Orléans, âgée de treize ans, dédia même à Wolfgang un « Rondeau de la composition de S.A. Mademoiselle qui prend la liberté de dédier son ouvrage à M. Wolfgang Mozart ».

 


Gravure de Carmontelle © Fondation Internationale Mozarteum Salzburg

 

Deux ans plus tard, lors de leur retour d’Angleterre et de Hollande, les enfants étaient encore des petits prodiges. Le prince Louis-Joseph de Bourbon-Condé les invita à Dijon où ils se produisirent séparément et à quatre mains – ce qui était une sensation – dans la Salle de l’Hôtel de Ville, à l’occasion de l’ouverture des États Généraux de Bourgogne. Nous ne savons pas grand chose de ce séjour, si ce n’est que Léopold apprécia fort le vin de Bourgogne: « Je n’ai pas manqué de boire à votre santé un – – – non, plusieurs verres de bourgogne. Vous savez que je suis un buveur acharné. Ô combien ai-je souhaité trouver dans la cave d’un bon ami de Salzbourg les vins que l’on nous a proposés à profusion!» Les Mozart visitèrent donc certainement quelques vignobles sur le chemin du retour.

 

Représentant typique de l’époque rationaliste, Léopold Mozart voyage toujours les yeux grand ouverts et s’intéresse à tout ce qui est nouveau. Ainsi, on achète, en passant, des soieries à Lyon, et fait faire de nouveaux costumes: « Les textiles de soie sont certes encore un peu chers, mais on ne peut pas avoir été à Lyon pour rien.» Nous sommes toutefois étonnés d’apprendre quelques années plus tard que le jeune Wolfgang assista dans cette ville à une exécution capitale, puisqu’il écrit en 1771 à sa sœur, de Milan: « J’ai vu pendre ici 4 lascars sur la place de la Cathédrale. On pend ici comme à Lyon.»...

 

Douze ans à peine après son retour à Salzbourg – entre temps, Mozart avait été trois fois en Italie où trois de ses opéras avaient été créés avec succès, et sa Finta giardiniera avait également fait grand bruit à Munich en 1775 – le jeune compositeur demande au prince-archevêque Colloredo de lui accorder un congé. Il l’obtient non sans mal et quitte Salzbourg le 23 septembre 1777 à 6 heures du matin, en compagnie de sa mère, car son père n’a pas été autorisé à quitter son poste. Léopold est malade d’inquiétude, car c’est la première fois que son fils le quitte pour entreprendre un voyage. Sans doute est-il aussi saisi par des pressentiments néfastes. Nannerl se couche, elle a la migraine. Mozart, lui, déborde de bonheur, il est ravi de quitter enfin cette ville de Salzbourg qu’il déteste. Lors de la première étape, il écrit à son père – ce qui ne le rassura sans doute guère: « Viviamo come i Principi. Il ne nous manque que Papa, mais c’est la volonté de Dieu. Tout ira bien malgré tout. J’espère que papa se porte bien et est aussi gai que moi. Je m’habitue bien à ma situation et suis un autre papa.»

 

Le voyage n’était toutefois pas placé sous une très bonne étoile... À Augsbourg, ville natale de son père, le fils du bourgmestre se moque de Wolfgang à cause de l’ordre de l’Éperon d’or qui lui a été remis par le pape, et qu’il porte sur les conseils de son père, afin d’en imposer aux bourgeois de la ville. À Mannheim, il tombe amoureux d’Aloisia Weber et repousse sans cesse son départ, jusqu’à ce que son père perde définitivement patience et lui enjoigne: « Va à Paris! et bientôt. Prends place auprès des grands seigneurs, aut Caesar aut nihil...» Wolfgang se plie de mauvaise grâce, et arrive à Paris le 23 mars 1778, après un voyage qui ne voulait pas finir, et au cours duquel il s’ennuya « à mourir ».

 

Au début, il semble renouer avec le succès de ses deux premiers séjours. Il doit écrire des chœurs pour un Miserere de Holzbauer, pour la Semaine sainte au Concert spirituel. Il espère qu’ils feront bon effet. Mais au lieu des 4 prévus, on n’en a joué que 2, « et par suite on a laissé de côté le meilleur. Mais cela ne signifie pas grand-chose car beaucoup ne savaient pas qu’une partie était de moi et beaucoup ne me connaissent même pas.» Il faut peut-être y voir un présage néfaste pour la collaboration espérée avec le Concert spirituel, et une première preuve que Mozart aura du mal à s’imposer dans la métropole française, sans les conseils de son père. 

 

Entre temps, sa mère se morfond également, car elle ne parle pas français. Début avril, elle se plaint pour la première fois: « Pour ce qui est de ma vie, elle n’est guère agréable. Je reste seule toute la journée, comme aux arrêts, dans la chambre qui donne sur une petite cour et qui est de plus si sombre qu’on ne peut voir le soleil de la journée, ni même savoir quel temps il fait dehors. [...] L’entrée et l’escalier sont si étroits qu’il serait impossible d’y monter un piano. Wolfgang doit donc composer au-dehors, chez Monsieur Legros, puisqu’il s’y trouve un piano. Je ne le vois donc pas de la journée et finirai par perdre totalement l’usage de la parole.»

 

Mozart sent bien qu’il est « en un lieu où l’on peut sûrement gagner de l’argent. Mais cela nécessite un mal et un travail fous ». Il espère pouvoir écrire un « opéra tout entier de moi, en deux actes ». L’époque est pourtant on ne peut plus mal choisie, puisque la Querelle des Gluckistes et des Piccinnistes fait rage. Dans cette atmosphère empoisonnée, il est clair que Mozart avait peu de chance de se faire un nom sur les scènes lyriques...

 

De Salzbourg, Léopold lance ses injonctions: « Pour ce qui est de l’opéra, tu devras bien t’orienter d’après le goût des Français » et il ajoute: « Avant de commencer à écrire, écoute et réfléchis au goût de la Nation, écoute et vois leurs opéras. Je te connais, tu es en mesure d’imiter tous les styles.» Wolfgang tempête: « Ce qui m’irrite le plus dans cette affaire, c’est que Messieurs les Français n’ont amélioré leur goût que dans ce sens: ils sont maintenant en mesure d’écouter aussi de la bonne musique. Mais quant à reconnaître que leur Musique est mauvaise, ou tout au moins à remarquer la différence, Dieu nous en garde! – Et le chant! – Oimè! – Si seulement les Françaises ne chantaient pas d’airs italiens, je leur pardonnerais volontiers leurs beuglements français, mais gâcher ainsi de la bonne musique! – C’est insupportable » – et plus tard: «l es Français sont et restent vraiment des ânes, ils sont incapables – et doivent toujours avoir recours à des étrangers [...] si seulement cette maudite langue française n’était pas si misérable pour la Musique! – C’est abominable – la langue allemande semble divine en comparaison! – Et puis les chanteurs et les chanteuses – – on ne devrait même pas les nommer ainsi car ils ne chantent pas, – ils crient, – braillent, – et à plein gosier, du nez et de la gorge » et finalement, désespéré: « cette langue a été faite par le diable, c’est certain! »

 

Le projet d’opéra échoue, Mozart doit donner des leçons, ce qui « n’est pas une plaisanterie, ici », cela prend beaucoup de temps, et « est contraire à mon génie et à ma façon de vivre; vous savez que je suis pour ainsi dire tout immergé dans la musique – que je m’en occupe toute la journée – que j’aime réfléchir – étudier – considérer.» Parmi ses élèves, il y a la fille du Duc de Guines, mais elle manque de talent et « n’a pas d’idées ». Pour elle et son père, Mozart écrit néanmoins le Concerto pour flûte et harpe K. 299, qui sera sans doute mal payé, s’il le fut jamais...

 

Dès le début de son voyage, son père lui avait conseillé de renouer avec le Baron Grimm. Mais Mozart n’a guère de patience et proteste: « les gens font certes des compliments, mais qui s’arrêtent là. Ils me demandent de revenir tel ou tel jour, je joue, et ils disent: O c’est un Prodige, c’est inconcevable, c’est étonnant. Et là-dessus, addieu» – et ses nerfs le lâchent lorsqu’il doit faire antichambre chez la Duchesse de Chabot, à qui il était allé rendre visite sur les conseils de Grimm: « Je dus attendre une demi-heure dans une grande pièce glaciale, non chauffée et sans cheminée » raconte-t-il le 1er mai 1778. « Finalement la Duchesse Chabot arriva et me pria avec la plus grande amabilité de me satisfaire du piano qui était là, du fait qu’aucun des siens n’était en état; elle me pria d’essayer. Je dis: j’aimerais de tout cœur jouer quelque chose mais c’est impossible dans l’immédiat, car je ne sens plus mes doigts tant j’ai froid; et je la priai de bien vouloir me faire conduire au moins dans une pièce où il y aurait une cheminée avec du feu. O oui Monsieur, vous avez raison. Ce fut toute sa réponse. Puis elle s’assit et commença à dessiner, pendant tout une heure, en compagnie d’autres messieurs, tous assis en cercle autour d’une table. Ainsi, j’ai eu l’honneur d’attendre une heure entière. Fenêtres et portes étaient ouvertes, j’avais froid non seulement aux mains mais également à tout le corps et aux pieds; et je commençais tout de suite à avoir également mal à la tête. [...] Finalement, je jouai sur ce misérable affreux pianoforte. Mais le pire est que Madame et tous ces messieurs n’abandonnèrent pas un instant leur dessin, le continuèrent au contraire tout le temps, et je dus donc jouer pour les fauteuils, les tables et les murs. Dans des conditions aussi abominables, je perdis patience, – je commençai les variations de Fischer, en jouai la moitié et me levai. Il y eut une foule d’éloges. Mais je dis ce qu’il y avait à dire, qu’il m’était impossible de me faire honneur sur ce piano et qu’il me serait très agréable de revenir un autre jour, lorsqu’il y aurait un meilleur instrument. Elle ne voulut toutefois pas céder, je dus encore attendre une demi-heure que son mari arrive. Lui s’assit près de moi et m’écouta avec toute son attention, et moi – j’en oubliai le froid, le mal de tête, et me mis à jouer, malgré le détestable piano, – comme je joue lorsque je suis de bonne humeur. Donnez-moi le meilleur piano d’Europe mais comme auditeurs, des gens qui n’y comprennent rien, ou qui ne veulent rien y comprendre et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue, j’y perds tout plaisir.»

 

Il n’est donc pas étonnant qu’il n’ait pas accepté le poste d’organiste de la Cour qui lui fut proposé au mois de mai, et qui l’aurait contraint à séjourner six mois de l’année à Versailles, bien que c’eût été « le moyen le plus sûr de s’assurer la protection de la reine ».

 

Entre temps survint l’événement le plus dramatique du voyage: la mère de Mozart attrapa le typhus au mois de juin et mourut le 3 juillet. Il est vraisemblable qu’elle contracta cette maladie en buvant l’eau de la Seine. Dès 1763, Léopold Mozart avait remarqué: « la chose la plus repoussante ici est l’eau potable que l’on tire de la Seine (qui est répugnante).[...] Nous la faisons bouillir et la laissons reposer pour qu’elle devienne plus belle. Presque tous les étrangers ont au début un peu de diarrhée à cause de l’eau, nous l’avons tous eue aussi, mais pas forte.» La maladie d’Anna Maria commença sournoisement, « elle fut prise de diarrhée – mais personne n’y prêta attention parce qu’il est courant, ici, que les étrangers qui boivent beaucoup d’eau attrapent la colique; c’est d’ailleurs vrai, je l’ai eue moi-même les premiers jours; mais depuis que je ne bois plus jamais d’eau pure et y mêle un peu de vin, je n’ai plus rien.»

 

 

 


Église Saint-Eustache où fut enterrée la mère de Mozart © Fondation Internationale Mozarteum Salzburg

 

Le 3 juillet, peu après la mort de sa mère, Mozart écrit deux lettres: tout d’abord à son père, auquel il ne parle tout d’abord que de maladie: « Je dois vous annoncer une nouvelle très pénible et triste, et c’est aussi la raison pour laquelle je n’ai pu répondre plus tôt à votre dernière lettre datée du 11 [juin]. – Ma chère maman est très malade...» Puis il décrit brièvement la maladie – mais n’écarte pas l’idée que « tout va bien si c’est la volonté du Tout-Puissant ». Puis, « passons maintenant à autre chose» – il parle de sa Symphonie parisienne et de la mort de Voltaire, « ce mécréant et fieffé coquin, qui a crevé, pour ainsi dire comme un chien – comme une bête. – Voilà sa récompense!» Même si cette nouvelle ne pouvait que plaire à Léopold Mozart, qui détestait Voltaire, on ne manque pas de s’étonner de la violence de ces paroles alors que sa mère était sans doute encore à ses côtés...

 

Puis il écrit à l’abbé Bullinger, ami intime de la famille, et le prie de préparer son père à apprendre la terrible nouvelle, ce que ce dernier fera de manière exemplaire. Enfin, six jours plus tard, il écrit par le courrier suivant: « J’espère que vous serez en état d’apprendre avec constance une nouvelle bien triste et douloureuse [...] ce même jour, le 3, ma mère s’est endormie saintement en Dieu, à 10 heures 21.» Ces lettres sont très poignantes, mais celle de Léopold, datée du 12 juillet, l’est encore plus, car elle commence par des vœux de bonne fête pour sa femme (le 26 juillet, Sainte-Anne), il l’interrompt une première fois lorsqu’il reçoit la nouvelle de la « maladie », puis la termine sur un ton déchirant après la visite de l’abbé Bullinger, qui lui apprend la nouvelle avec tact. Si la situation n’était pas si douloureuse, on pourrait penser à une scène d’opéra...

 

La lettre du 3 juillet a certainement été écrite en plusieurs étapes, comme le prouve la graphie. Sans doute Mozart écrivit-il la lettre à Bullinger avant de passer au récit de la création de la Symphonie parisienne: « J’ai dû écrire une symphonie pour l’ouverture du Concert Spirituel. Elle a été interprétée le jour de la Fête-Dieu [18 juin 1778] et applaudie unanimement. D’après ce qu’on m’a dit, il en a été fait mention dans le Courrier de l’Europe. [...] J’ai eu très peur à la répétition, car je n’ai de ma vie, rien entendu de plus mauvais; vous ne pouvez pas imaginer comment ils ont bousillé et gratté la symphonie, 2 fois de suite. – J’ai vraiment eu très peur [...] Le lendemain, j’étais même décidé à ne pas aller au Concert; mais le soir, il se mit à faire beau, et je résolus finalement de m’y rendre, avec la ferme intention, si c’était toujours aussi mauvais qu’à la répétition, d’aller à l’orchestre, de prendre le violon des mains du premier violon, M. Lahoussaye, et de diriger moi-même. Je priai Dieu de m’accorder que cela marche, puisque tout se fait pour son plus grand honneur et sa gloire, et ecce, la symphonie commença, [...] au milieu du premier Allegro, il y a tout de suite un Passage qui, je le savais bien, devait plaire; tous les auditeurs furent enthousiasmés – il y eut un grand applaudissement – mais comme je savais, en l’écrivant, quel effet il produirait, je l’avais réintroduit à la fin – cela recommença da capo. L’Andante plut également, mais surtout le dernier Allegro. –Comme j’avais entendu qu’ici, tous les derniers Allegro commencent, comme les premiers, avec tous les instruments ensemble, et généralement unisono, je le fis commencer piano avec les 2 violons seuls, sur 8 mesures uniquement – puis vint tout de suite un forte de sorte que les auditeurs (comme je m’y attendais) firent ch- au moment du piano – puis suivit immédiatement le forte – entendre le forte et applaudir ne fit qu’un.» Puis il se rendit au Palais Royal pour déguster une glace, sans oublier d’aller dire le chapelet qu’il avait promis!

 

Malgré cette description, il semble que l’Andante de la symphonie n’ait pas plu à Joseph Legros, directeur du Concert spirituel. Mozart en composa donc un second, qu’il trouva encore meilleur. Peu avant la création, Mozart avait toutefois eu quelque doute quant au succès éventuel de l’œuvre: « à vrai dire, je m’en soucie fort peu. Car à qui ne siérait-elle pas? – Je suis sûr qu’elle plaira aux quelques Français intelligents qui seront là; quant aux sots – ce n’est pas un grand malheur à mes yeux si elle ne leur convient pas, – mais j’ai encore l’espoir que les ânes y trouvent aussi quelque chose qui puisse les satisfaire; et puis, je n’ai pas manqué le Premier Coup d’archet! – Et cela suffit! Ces animaux en font toute une affaire! – Que diable! je ne vois pas la différence, – ils commencent ensemble – comme ailleurs. C’est ridicule. Raaff m’a raconté une histoire d’Abaco [Evaristo Felice dall’Abaco, violoncelliste de la Cour de Bavière] à ce sujet. Un Français lui a demandé à Munich, ou ailleurs, Mr. vous avés etè à Paris? – oui; est-ce que vous étiés au Concert spirituel? – oui; que dites vous du Premier coup d’archet? – avés vous entendu le premier coup d’archet? – oui, j’ai entendu le premier et le dernier – coment le dernier? – que veut dire cela? – mais oui, le premier et le dernier – et le dernier même m’a donnè plus de plaisir.»...

 

 

 


Le Palais des Tuileries où siégeait le Concert spirituel, par Raguenet en 1757 (Musée Carnavalet) / DR

 

Avec cet état d’esprit et cette ironie sarcastique, il est évident que Mozart ne pouvait se faire honneur à Paris. Au début, il ne voulait pas s’y rendre, il était amoureux et ne pensait qu’à une chose: rester à Mannheim. Grimm n’apporta pas à l’adulte Mozart le soutien que le père et le fils attendaient de lui. «Mr Grimm est en mesure d’aider des enfants mais pas des grandes personnes» – en fait, Grimm aurait sans doute aimé avoir Mozart comme secrétaire, il voulait pouvoir se parer de sa compagnie, mais le trouvait trop « confiant » et ne voulait sans doute lui concéder aucune liberté. Et Mozart n’avait pas l’âme d’un valet...

 

Par ailleurs le compositeur a été plus ou moins trompé par Legros qui semble avoir fait disparaître fin avril 1778 sa Symphonie concertante pour flûte, hautbois, cor et basson: « Quant à la Sinfonie Concertante, il y a encore un hic, mais je crois qu’il y a un autre obstacle. J’ai ici et là des ennemis. Mais où ne les ai-je pas eus? – C’est toutefois bon signe. J’ai dû écrire la Sinfonie en toute hâte, en y mettant tout mon zèle, et les 4 concertants en ont été et en sont toujours très épris. Legros l’avait depuis 4 jours pour copie, mais je la retrouve toujours à la même place. Et en fin de compte, avant-hier, ne la voyant plus, je cherche bien sous les partitions – et la découvre cachée. Je fais mine de rien et demande à Legros : apropós, avez-vous déjà donné la Sinfonie Concertante à copier? – Non. Je l’ai oubliée. Comme je ne peux naturellement pas lui donner l’ordre de la faire copier ni jouer, je ne dis rien. Les 2 jours où elle aurait dû être jouée, je suis allé au Concert. Ramm et Punto[hautboïste et corniste] vinrent vers moi, tout enflammés, et me demandèrent pourquoi on ne donnait pas ma Sinfonie Concertante. – Je ne sais pas. Première nouvelle. Je ne suis au courant de rien. Ramm est alors devenu enragé et s’est emporté, en français, contre Legros dans le salon de la Musique, disant que ce n’était pas beau de sa part etc. Ce qui me contrarie le plus dans toute cette histoire, c’est que Legros ne m’en a pas soufflé mot, je ne devais rien apprendre. Si du moins il m’avait donné une excuse, disant que le temps lui avait manqué ou autre chose comme cela, mais absolument rien – je crois que Cambini, un maestro italien qui est ici, en est la raison, car sans le vouloir, je l’ai discrédité aux yeux de Legros à la première entrevue. Il a composé des quartetti et j’en ai entendu un à Mannheim; ils sont très jolis et je lui en fis compliment. Je lui en jouai le début; il y avait là Ritter, Ramm et Punto, ils n’eurent de cesse que je continue et que je compose ce que je ne me rappelais plus. C’est ce que je fis. Cambini était hors de lui et ne put s’empêcher de dire: questa è una gran Testa! Mais cela ne lui aura guère plu. Si on était dans un lieu où les gens ont des oreilles, un cœur pour sentir, où l’on comprend un tout petit quelque chose à la Musique et où l’on a un peu de gusto, je rirais de bon cœur de tout cela. Mais je suis entouré de bêtes et d’animaux (pour ce qui est de la musique). Comment pourrait-il en être autrement, d’ailleurs, ils ne se comportent pas autrement dans toutes leurs actions, amours et passions.»

 

Il avait également été trompé par le Duc de Guines, et ne reçut qu’un maigre salaire pour ses compositions et ses leçons. Pourtant, au cours des 6 mois de son séjour dans la capitale française, il composa un certain nombre d’œuvres de grande valeur:

 

·                 le Concerto pour flûte et harpe,

 

·                 la Symphonie concertante (perdue),

 

·                 la Musique de ballet «Les Petits Riens»,

 

·                 des Variations pour piano sur divers thèmes, dont «Ah, vous dirai-je, Maman»,

 

·                 une partie des six Sonates pour piano et violon qu’il dédia à la princesse électrice de Bavière à laquelle il les remit sur le chemin du retour,

 

·                 la Symphonie parisienne, ainsi peut-être qu’une autre symphonie perdue,

 

·                 et, last but not least, la Sonate pour piano en la mineur, qui est souvent mise en rapport – non sans raison sans doute – avec la mort de sa mère.

 

Au bout d’un an, il ne lui restait plus qu’une perspective: revenir à Salzbourg, cette ville qu’il haïssait tant, accepter le poste d’organiste de la Cour, avec, toutefois, un salaire triple de celui qu’il avait eu en tant que Konzertmeister, avant son départ pour Paris. Et là encore, il pria son fidèle ami Bullinger, sur le ton incomparable qui lui est propre: « Faites votre possible pour que la musique obtienne bientôt un cul – c’est le principal; elle a déjà une tête – et c’est bien là son malheur!»...

 

La prochaine rupture était donc programmée lorsqu’il écrivit le 11 septembre 1778 à son père: « Mais la seule chose qui me dégoûte à Salzbourg, je vous le dis comme je l’ai sur le cœur, c’est que les relations avec les gens n’ont aucun niveau – que la musique ne jouit que d’une piètre considération – et que l’archevêque ne croit pas les gens sensés qui ont voyagé. – Mais je vous assure qu’on est vraiment une pauvre créature si on ne voyage pas (tout au moins en ce qui concerne ceux qui se consacrent aux arts et aux sciences). Je vous affirme que si l’archevêque ne m’autorise pas à faire un voyage tous les deux ans, je ne peux absolument pas accepter l’engagement. Un homme de talent moyen restera toujours médiocre, qu’il voyage ou non – mais un homme de talent supérieur (ce que, sans renier Dieu, je ne puis me dénier) deviendra – mauvais s’il reste toujours au même endroit.»

 

Et cet état d’esprit rappelle les paroles par lesquelles il finit par rompre définitivement avec la Cour de Salzbourg, au cours de l’été 1781: « Si je devais me charger de la musique, je devrais avoir entière liberté – le premier majordome ne devrait rien pouvoir dire en ce qui concerne la musique. Car un gentilhomme ne saurait tenir la place d’un maître de chapelle, mais un maître de chapelle peut fort bien être un gentilhomme.»

Figaro n’est pas loin...

Geneviève Geffray, licenciée ès-Lettres de l’Université Paris-Nanterre, a été de 1973 à 2011 Conservateur en chef de la Bibliotheca Mozartiana de la Fondation Internationale Mozarteum à Salzbourg. Depuis 1997 elle est responsable de l’édition de l’Almanach de la Semaine Mozart de la Fondation Internationale Mozarteum. Elle est, entre autres, l’auteur de la traduction et du commentaire musicologique de l’édition intégrale de la Correspondance de la famille Mozart, publiée de 1984 à 1999 en sept volumes aux Éditions Flammarion à Paris, qui a reçu en avril 1999 le „Prix des Muses“ de Musicora pour la meilleure documentation musicologique. Elle a également publié et commenté pour une maison d’édition allemande le Journal de Nannerl Mozart 1775–1783 avec des annotations de son frère Wolfgang et de son père Leopold. Elle est l'auteur de divers articles pour des dictionnaires parus au cours de l’Année Mozart 2006 et de publications en fac-similé de quelques joyaux de la Fondation Internationale Mozarteum : W. A. Mozart, « Allegro pour clavier » K. 6 noté par son père Leopold dans le Livre de Musique de Nannerl, et « Le dernier portrait de Wolfgang Amadé Mozart. Le dessin à la pointe d’argent de Doris Stock, Dresde, 16/17 avril 1789. Contexte historique et fac-similé ».

 

 

(1)         W. A. Mozart. Correspondance complète... Édition française et traduction de l’allemand par Geneviève Geffray. Paris, Flammarion 2011. 1908 p. Les citations sont tirées de cette édition, les mots soulignés sont en français dans le texte.

 

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