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Catégorie : Articles

On sait bien peu de chose sur le compositeur Maurice Journeau décédé il y a une quinzaine d'années. En effet, sa centaine d'œuvres inédites – originales et éventuellement transcrites ou orchestrées par lui-même – fut découverte avec étonnement par quelques musiciens à la fin de l'année 1992. Puis les éditions Combre commencèrent à les publier régulièrement dès 1993,  cédant ensuite leur fonds éditorial aux Éditions Henry Lemoine à la fin de l'année 2010. Pourquoi cette situation? Parce que le jeune compositeur n'avait pas désiré faire de la musique sa profession, souhaitant seulement écrire en toute liberté. Ce choix personnel ayant eu l'inconvénient de le laisser en-dehors du milieu musical et donc pratiquement inconnu excepté de quelques excellents artistes disparus bien longtemps avant lui.

 

 

 

 

 Maurice Journeau (©Archives du Compositeur)

 

 

 

Chaque compositeur a son parcours musical particulier. Celui de Maurice Journeau prend sa source à Biarritz, sa ville natale, le 17 novembre 1898, dans un Pays basque où la musique de Maurice Ravel deviendra vite omniprésente. Comme il le disait lui-même plus tard avec amusement « On entendait sa musique à tous les coins de rue, on ne pouvait y échapper! ». Il fut d'ailleurs très vite conscient de cette imprégnation influençant ses toutes premières œuvres biarrotes et il prit alors rapidement de la distance pour suivre son propre chemin musical. L'organiste bien connue de la ville, Mlle Paris, qui sera ensuite la dédicataire de sa première œuvre officielle (le « Menuet » op. 1) fut son excellent et exigeant professeur de piano. Celui-ci restera donc l'instrument dont il jouera tous les soirs de sa vie. Y compris à Paris mais avec la discrétion requise dans un immeuble (même si les voisins du dessus assuraient aimer l'entendre) et accentuée par son toucher velouté, attentif aux moindres nuances, contribuant à cette exécution intime. Mais le fait déterminant pour sa vocation fut l'écoute régulière à l'adolescence de concerts de musique de chambre qui fit naître en lui l'envie de composer sa propre musique personnelle. Il put enfin, après la guerre de 14-18, suivre à l'École Normale de Musique de Paris des cours de composition, d'harmonie et de contrepoint, de 1920 à 1922. Même s'il ne cacha pas à ses maîtres Max d'Ollone et Nadia Boulanger qu'il ne poursuivrait aucun but professionnel ensuite, ceux-ci lui recommandèrent néanmoins, lors de son départ, de toujours continuer à composer. Ce qui fut la joie de toute son existence.

 

 

 

De retour à Biarritz, il retrouve la beauté de la Côte basque,  les fortes vagues de l'Atlantique survolées par les mouettes aux cris aigus que sa « Sonate pour piano et violon » opus 6 écrite en 1923 nous laisse imaginer. Une sonate romantique dont le dédicataire, son maître Max d'Ollone, lui écrivit « Cela marche, cela chante, cela vit! Et dans l'adagio, il y a des choses qui m'émeuvent profondément ». Il retourne dans les Pyrénées voisines et en Espagne toute proche, notamment à Saint-Sébastien où il passa quelques années de sa petite enfance. Il revient dans ses lieux de promenade favoris dans les environs qu'évoque sa seconde « Nuit basque », la sémillante « Nuit d'automne : Saint-Jean-de-Luz, Ciboure ». Au Pays basque et en Espagne la danse  est fréquente et même spontanée. Voire mondaine à Biarritz comme dans sa tourbillonnante « Valse » op. 2 pour piano. Ou plus naturelle telle la « Danse », titre de la deuxième de ses trois « Pièces brèves » op. 8 également pour piano. Son « Trio pour piano, violon et violoncelle » op. 7 de 1924 dédié « à Mademoiselle Nadia Boulanger » fut sa troisième et dernière œuvre en hommage reconnaissant à un professeur. Cette œuvre de musique de chambre reçut l'approbation de la presse musicale et du critique Paul Le Flem lors de sa 1ère audition à la Société Nationale de Musique, banc d'essai des jeunes compositeurs d'alors. Un prélude déjà à une autre œuvre de musique de chambre, son quatuor à cordes op. 11 qu'il commence en juillet 1925.

 

 

 

 

Biarritz 1998 – Le Centenaire

 

 

 

Devant quitter Biarritz en 1926 pour Nice, il reprendra sur la Côte d'Azur l'écriture interrompue de ce quatuor qu'il achèvera en février 1927 et qui sera créé en janvier 1930 à la Société Nationale de Musique, avec notamment Eugène Bozza et Jean Martinon. Une œuvre chantante, pleine de passion et de vie, mais aussi de profondeur dans son 3ème mouvement « Lent ». Ce qui n'est guère étonnant. N'est-il pas alors un jeune marié heureux de vingt-huit ans, abordant une vie nouvelle dans une autre région maritime à découvrir avec sa mer calme, son ciel bleu, son bel arrière-pays là aussi, ses senteurs et ses fleurs...

 

 

 

Cette résidence d'une dizaine d'années à Nice suscitera notamment une Suite en trois tableaux écrite en fin de séjour, à l'automne 1935, « Aux Rivages Méditerranéens » pour violon et piano. Il la dédiera à son violoniste ami Gil Graven et en écrira une version orchestrale à Paris une trentaine d'années plus tard. Y sont évoqués le Cap d'Antibes, le village de Sospel et le petit monastère sur la colline de Cimiez, « le monastère parmi les fleurs ».

 

 

 

Cette période musicale verra aussi l'écriture de la « Petite Suite pour cordes et piano » op. 13, un quintette en forme de triptyque (« Conte », « Élégie », « Valse ») écrit en juin au Touquet Paris-Plage, une parenthèse dans le Pas-de-Calais. Également de la « 3ème Sonatine » pour piano créée par Monique Haas en 1933 et de la « Berceuse pour violon et piano » exprimant toutes deux sa grande tendresse envers sa jeune épouse Yvonne. On relèvera aussi pour le piano l'œuvre « Fileuse » au mouvement extrêmement rapide, ce qui se retrouve dans le tempo « Vif » de sa version orchestrale pour cordes et vents.  Quant aux  « Préludes » op. 15 et aux « Cinq Nouveaux Préludes » op. 19, deux recueils indépendants créés en 1952 par Hélène Boschi, ils correspondent à une affection chez ce compositeur indépendant pour des formes d'écriture libres comme aussi la Fantaisie ou le Caprice. Mais cela a une fin... Sa dernière œuvre niçoise, « Marine » pour violoncelle et piano, de mai 1936, exprime les vagues de la mer tandis que s'élève le chant du violoncelle un brin nostalgique. Il va falloir monter à Paris...

 

 

 

Paris, où il arrive donc bien tard, s'avèrera la ville où Maurice Journeau aura le plus longuement vécu. Ce sera aussi son principal et dernier lieu de composition. La période de pleine maturité musicale à la quarantaine va s'ouvrir en 1939 avec sa « 2e Sonate pour violon » op. 24 en do dièse mineur, en trois mouvements « Modéré », « Lent », « Vif et énergique ». Celle-ci, contrairement à la précédente « Sonate pour piano et violon » op.6 de jeunesse mettant piano et violon sur le même plan, insiste volontairement sur la suprématie du violon, le piano ayant seulement rang d'accompagnement. Créée après guerre en 1947 par le violoniste Dany Brunschwig avec la pianiste Suzanne Desmarquest, elle fut ensuite radiodiffusée en 1948 avec cette même pianiste. Lors de la célébration du Centenaire de Maurice Journeau à Biarritz en 1998, cette sonate fut la seule œuvre dont le compositeur consulté recommanda expressément l'exécution. Cette période de maturité artistique se révélera propice au renouvellement ensuite de son écriture. Car Maurice Journeau estimait important de toujours se renouveler. Et on en trouvera divers modes.

 

 

 

D'abord par sa recherche d'un nouveau moyen d'expression se traduisant par sa période d'écriture sérielle des années 1950 à laquelle sa lecture dans le texte du Traité d'harmonie de Schoenberg ne fut pas étrangère, loin de là (il parlait et lisait en anglais, allemand, espagnol couramment, avait un peu de notions d'italien). Parmi ces œuvres dodécaphoniques on relève, entre autres, le « Concertino pour violon solo et cordes » destiné par lui à mettre en valeur un très beau violon, et les curieux « Tableaux Abstraits » pour piano, orchestrés ensuite pour cordes seules. Toutefois ce sérialisme demeure manifestement empreint de sa personnalité, avec de la chaleur et des couleurs. Il restera une expérience passagère peut-être mais néanmoins marquante.

 

 

 

 

Quelques partitions de Maurice Journeau

 

 

 

Autre forme de renouvellement, son intérêt jusque-là axé sur les instruments à cordes et particulièrement le violon va se déporter pour la première fois sur les instruments à vent, jusque-là négligés non seulement par lui-même mais de manière générale y compris à la radio. Maurice Journeau compose pour le hautbois avec quelques tentatives audacieuses pour l'époque dans sa Sonate op. 34 créée par Robert Casier en 1952. Il recourt délibérément à la sonorité souhaitée par lui du rare hautbois d'amour dans son quatuor pour anches doubles « Trois pièces opus 32 », sachant pertinemment et avec une philosophie qui était un des traits de son caractère serein que cette tentative avant-gardiste vouerait l'œuvre à inexécution à son époque et transcrivant toutefois pour orgue son 2ème mouvement « Lent ». Il écrit pour la flûte traversière (« Quatre Impromptus pour flûte » op. 35), le basson (« Caprice pour basson et piano » op. 38), la clarinette (« Trois pièces brèves pour clarinette en Si bémol » op .69). En outre, il a le souci, remarqué par Marcelle de Lacour qui créera l'œuvre en 1952 directement à la radio, de remettre le clavecin à la mode avec ses « Quatre pièces en Suite pour clavecin » op. 30 de 1947, en en prévoyant une alternance « à défaut » pour le piano au rendu sonore évidemment différent mais non moins satisfaisant à ses yeux.

 

 

 

Enfin, il va se consacrer davantage à l'écriture pour orchestre (qu'il avait étudiée en autodidacte à travers quelques solides Traités). Soit par l'orchestration de plusieurs œuvres très aimées comme sa Pastorale « Midi aux Champs » op. 27, originellement écrite pour piano en Normandie au mois de juillet 1943 et publiée déjà pour orchestre cet été 2014, ou comme sa Suite « Aux Rivages Méditerranéens » op.  21 de 1935. S'y ajoutera son « Feu d'Artifice » op. 67 pour piano de mars 1982 donnant ainsi lieu à une Fantaisie orchestrale de caractère festif. Soit en composant directement pour l'orchestre des œuvres de niveau plus difficile et de durée plus longue, accessibles aussi en piano à quatre mains: la « Symphonie brève » op. 36, la « Suite en Ut » op. 37, la Fantaisie « Sortilège d'été » op. 39, la « Passacaille » op.48, celle-ci née selon lui d'une réminiscence des défilés de rue vus par lui autrefois en Espagne («pasacalle» en espagnol) et dans Saint-Jean-de-Luz, scandés de manière répétitive par les tambours.

 

 

 

 

Création de la "Passacaille" par Jean Jacques Werner - Fresnes 2004

 

 

 

Bien évidemment, le piano restera toujours privilégié. Les « Nocturnes », joués par lui « rubato », et les « Impromptus », requérant une grande fluidité, constituèrent chacun un recueil de six pièces. Les deux dernières de ses quatre Sonatines s'ajoutèrent aux deux sonatines op. 4 et op. 10 déjà écrites à Biarritz, formant un cycle en pratique. On notera sa Toccata op. 52, les très modernes « Impressions Très Fugitives », et les « Nouvelles Impressions Fugitives », sorte de miniatures dont il faut rendre le son cristallin, etc... Mention doit être faite de son original « Divertissement pour deux pianos » op. 49 de 1959, une année-charnière. Entre 1959 et 1970, on constate en effet une décade de silence dont Maurice Journeau sortira en se tournant cette fois vers l'orgue pour lequel il écrira son œuvre majeure, la difficile « Suite pour orgue », et auquel il associera parfois le violon, une alliance instrumentale heureuse. En 1984, après ses « Ballades » pour violon ou pour piano, il mit volontairement un point final à son écriture, considérant avoir suffisamment composé. Mais il continuera toujours de jouer du piano, que ce soit ses propres œuvres ou son répertoire, lequel s'étendait de Bach à Boulez en passant par les Romantiques (il aimait Schumann) et avec toujours la plus grande admiration pour Ravel qui ne se démentira jamais.

 

 

 

Cette musique matériellement peu accessible aurait pu rester définitivement enfouie. D'un tempérament discret et modeste, Maurice Journeau ne parlait pas de lui-même et seule la famille proche savait qu'il s'adonnait à la composition. Ses œuvres formaient un fond sonore familial aimé. Mais elles étaient laissées inédites sur son piano ou dans ses tiroirs pour celles qu'il ne pouvait jouer seul, conséquence d'un choc durable reçu de la disparition de l'éditeur de neuf de ses œuvres de jeunesse, Maurice Sénart.

 

 

 

 Sa musique eut cependant son heure, même si très tardive. Quelques années avant sa mort, les artistes contemporains la découvrant progressivement donnèrent donc ses œuvres en première audition pour la plupart d'entre elles, ce qui lui permit de les entendre enfin, tout au moins pour celles autres que de piano. Le dernier concert auquel il put assister eut lieu à Paris le 23 novembre 1997 alors qu'il venait d'avoir 99 ans et de perdre  son épouse après soixante et onze ans de mariage. Retiré à Versailles en 1998, année de son Centenaire (celle qui vit le début d'une discographie), il restait d'une curiosité musicale et d'une mémoire exceptionnelles, aimant toujours la lecture, écoutant les concerts de la radio et supervisant en cas de besoin pour certains détails la relecture de la gravure de ses œuvres. Et ce, jusqu'à un certain matin de printemps du 9 juin 1999 où il partit doucement, en laissant une musique bien française du XX ème siècle, d'un « moderne modéré » selon ses propres termes, où sérénité et passion, tendresse et volonté, humour et profondeur s'entremêlent, qu'il s'agisse de ses œuvres les plus importantes ou de celles pleines de fraîcheur destinées aux enfants pour lesquels il eut toujours beaucoup d'affection.

 

 

 

Chantal Virlet-Journeau.

 

 

 

 

 

 

 

Pour en savoir plus, on consultera :

 

 

 

-         le site officiel du compositeur  <http://www.journeau.com>.

-         le livre « Maurice Journeau, 1898-1999 » par Chantal Virlet-Journeau, Éditions Séguier, coll. «Empreinte», Paris 2007.