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Catégorie : Articles

 La voix reste le vecteur le plus immédiat et le plus utilisé dans le monde pour faire de la musique. Pour ces raisons, elle est particulièrement appropriée aux travaux d'interprétation et de création dans un cadre collectif en milieu scolaire, y compris durant la mue qu'il faut accompagner » : voilà ce que déclarait l'Éducation Nationale dans un bulletin officiel du 19 juillet  2008. Il aura pourtant fallu attendre la rentrée 2014 pour que la flûte à bec disparaisse officiellement de la liste des fournitures demandées aux collégiens de notre pays et pour que les cours d'Éducation musicale soient désormais axés sur le chant et sur la voix.

 Il était temps car les jeunes Français ne chantent pas assez.  J'en veux pour preuve le festival « Europa Cantat » qui s'est tenu à Turin en juillet 2012 et dont le thème était, cette année-là, « Les chœurs de jeunes et d'enfants ». J'y ai entendu des enfants et des adolescents de tous les pays, italiens bien sûr, mais également américains, allemands, anglais, russes, chinois, brésiliens, vénézuéliens et même camerounais. Seuls manquaient à l'appel les petites Françaises et les petits Français : ni la pourtant remarquable « Cigale de Lyon » ni la superbe « Maîtrise de Radio-France », ni la si prometteuse « Jeune Académie Vocale d'Aquitaine », ni le formidable «  Chœur des jeunes A Cœur joie » n'avaient répondu présents.

 

 

 

A cela deux raisons : aucune subvention n'avait été accordée à aucun de ces groupes pour se rendre en Italie du Nord et s'y loger une semaine. Mais il y a plus rageant encore : les choristes français de moins de 18 ans sont depuis 2008 soumis au code du travail des adultes et doivent donc être rémunérés et déclarés en concert à hauteur de 80 % du SMIC - même si ni eux ni leurs parents n'en expriment le désir et même si les concerts en question sont à entrée libre.

 

 

 

Dans l'intention louable de ne pas voir des adultes sans scrupules faire fortune sur le dos des enfants  - je songe à ces petits choristes lyonnais dont les voix et le travail ont permis aux producteurs du film « Les choristes » d'engranger de formidables bénéfices sans aucune retombée pour eux – on empêche désormais tous les mineurs de se produire bénévolement en concert dès qu'un seul adulte est rémunéré  - et même si cet adulte travaille à la régie du spectacle. Un règlement absurde lorsqu'il est (comme à Bordeaux) appliqué à la lettre par des inspecteurs du travail zélés et qui a été à deux doigts de faire disparaitre (entre autres) les « Petits Chanteurs à la Croix de Bois », désormais considérés comme une entreprise commerciale ; alors qu'il s'agit d'une institution de renommée mondiale, à visées hautement éducatives - puisque les garçons, en internat, bénéficient d'horaires aménagés pour travailler la musique plusieurs heures par jour - et surtout à but non lucratif. Une loi qui, si j'en crois ce que j'ai vu à Turin, ne concerne que les jeunes Français : impossible cette fois-ci de rejeter la faute sur Bruxelles !

 

 

 


Chorale « La cigale de Lyon » / DR

 

 

 

Les bâtons que l'État français met dans les roues des chœurs d'enfants et d'adolescents de notre pays sont d'autant plus inexplicables et absurdes que si le chant choral amateur adulte se porte très  bien dans l'hexagone, l'âge moyen des choristes est de plus en plus élevé : il faut donc impérativement former une relève. Et une relève qui se produise en concert, en se mesurant à un public !

 

Car c'est bel et bien le chant choral amateur qui, aujourd'hui pléthorique (mais pour combien de temps ?), anime l'ensemble de notre  territoire en proposant des concerts souvent de qualité  - et à des prix abordables - à une population qui, sans lui, n'aurait jamais accès à la culture, particulièrement en milieu rural. C'est grâce au chant choral amateur, et à lui seul, que le public peut en outre entendre un vaste et riche répertoire classique et romantique chœur/orchestre que les (rares) chœurs professionnels en activité ne mettent jamais à leur programme, pour cause d'effectifs insuffisants. Il faut savoir, par exemple, que les magnifiques Chœurs de l'Orchestre de Paris sont eux-aussi formés de choristes amateurs - qui n'ont quant à eux aucun problème pour rémunérer leurs musiciens, puisque c'est l'orchestre qui fait appel à eux !

 

 

 

Et il n'y a pas que la musique classique : les chœurs voués au gospel, au jazz vocal, à la bonne variété harmonisée, à la musique latino-américaine, contemporaine, baroque, basque, corse ou orthodoxe russe ne se comptent plus - dans nos grandes métropoles comme dans nos régions les plus reculées. Le chant choral amateur concerne en réalité des centaines de milliers de personnes et chacun sait que les choristes et les musiciens amateurs forment l'écrasante majorité de ceux qui s'abonnent aux concerts et à l'opéra - achetant disques et DVDs classiques ou modernes et faisant par là-même vivre les professionnels. En charge du calendrier et du planning des chœurs amateurs de ma région – l'Aquitaine – je suis bien placée pour témoigner du nombre incroyable de concerts qui y sont donnés - à toutes les époques de l'année (beaucoup d'églises étant désormais chauffées) mais plus particulièrement entre début mars et fin décembre.

 

 

 

Qu'en est-il à l'étranger ? Au titre de chef du « Chœur International de Houston » où je vivais alors, j'ai été invitée par un collègue texan à participer au Symposium des Chefs de Chœurs du Continent Américain. Une Convention qui a rassemblé à New York, du 11 au 15 février 2003, plus de 6.000 participants en provenance des quatre coins des USA mais aussi d'Hawaï, des Caraïbes et du Chili.

 

Du matin au soir et pendant cinq jours, j'ai donc eu la chance d'écouter une sélection des meilleurs chœurs amateurs des États-Unis (plus quelques groupes invités de Suède, d'Estonie et de Chine, tous remarquables). Ni la température polaire qui régnait alors sur Big Apple, ni les menaces (bidon) d'attentats qui avaient pourtant réussi à vider le vol Houston/New York ne sont parvenues à refroidir mon enthousiasme - parfois mâtiné, je l'avoue, d'incrédulité et même d'un zeste de frustration devant le niveau de tous ces groupes.

 

Je pense en particulier à un chœur de cinquante blondinettes de quinze ans – des lycéennes venues du fin fond de la Louisiane – qui, sous la direction d'un chef noir, chantèrent nettement mieux et beaucoup plus juste que bien des professionnelles de l'opéra. Et à cette chorale (120 enfants) d'un obscur collège de Caroline du Nord qui nous offrit une prestation éblouissante. Et que dire du niveau inouï (pour ne pas dire vexant) de déchiffrage avec paroles des adultes présents, chefs et choristes mélangés, dont j'ai pu prendre la mesure au cours des reading sessions – séances de lecture à vue - qui nous furent proposées, et nous permirent d'engranger du répertoire.

 

 

 

Quand on a, comme moi, parfois contre vents et marées et pendant tant d'années, dirigé en France des chorales scolaires - bénévolement lorsque mon emploi du temps n'incluait pas cette activité à mes yeux essentielle -, on enrage de voir ce qu'il serait possible de faire chez nous également, si seulement les cours s'arrêtaient à 13h 30 et si la charge de travail à la maison était plus légère qu'aujourd'hui.

 

 

 

Les collégiens et les lycéens américains disposent en effet d'une bonne partie de leur après-midi pour se consacrer aux matières vraiment sérieuses, c'est-à-dire au chant choral (deux heures par jour pour ceux qui en font le choix), à la pratique instrumentale de groupe, au dessin, à la photographie, à l'art dramatique et bien sûr aux diverses disciplines sportives. Les universités les plus chères et les plus prestigieuses ne sont pas en reste et deviennent, via un système de bourses très efficace qui corrige finalement assez bien l'iniquité fondamentale du système éducatif nord-américain, quasiment gratuites pour ceux qui ont un vrai talent, même si les études choisies n'ont aucun rapport avec lui : une belle voix, par exemple, et une participation assidue à la chorale universitaire permet à certains étudiants de réduire considérablement leurs frais de scolarité, et même de gagner des credits  (unités de valeur) pour leurs études de Sciences, de Lettres ou d'Économie - ce qui permet à des jeunes gens de milieu très modeste d'entrer à Harvard ou à Yale.

 

 

 

Cette prise en compte globale des diverses facettes et talents des étudiants n'a pas été, je l'avoue, facile à admettre de prime abord, le système éducatif français dont je suis issue répugnant à mélanger les genres, cloisonnant les matières et étiquetant volontiers les gens. Mais la constatation au quotidien du niveau musical exceptionnel des instrumentistes et des choristes amateurs nord-américains a eu très vite raison de mes a priori.

 

 

 


Jeune Académie vocale d'Aquitaine / DR

 

 

 

Ce qui nous ramène à nos collèges français : si, pour une fois, au lieu d'importer allègrement la sous-culture et les tares US – Mc Do, Coca-Cola, drogue, alcoolisation galopante des mineurs, émissions de télévision dévoreuses de cerveau, jeux vidéo pousse-au-crime et films ultra-violents – notre pays s'inspirait de ce que les États-Unis ont de meilleur à nous offrir ? Et si notre Éducation Nationale commençait vraiment la révolution culturelle dont elle parle depuis si longtemps sans que, comme sœur Anne, nous n'ayons jamais rien vu venir ?

 

 

 

Nous savons tous que la fréquentation - et surtout la pratique régulière et sérieuse - des arts reste l'ultime rempart entre nous et la « bêtise au front de taureau » (pour citer Romain Gary) qui nous cerne de toute part. Et comme c'est à l'école que se forment les citoyens et les citoyennes de demain, il est urgent que notre système scolaire français accorde à la pratique régulière et sérieuse du chant choral l'espace qu'il mérite et le propose enfin pour de bon, c'est-à-dire plusieurs heures par jour, à tous les jeunes de notre pays qui en font la demande.

 

 

 

Car le chant choral serait pour eux la meilleure école qui soit, sans parler d'un vecteur essentiel d'intégration et de citoyenneté : il exige en effet un engagement réel sur le long terme, la faculté d'écouter les autres et de suivre des consignes extrêmement précises, le tout dans une atmosphère conviviale et chaleureuse.

 

 

 

Car quelle autre activité collective a évacué la notion même de compétition entre ceux qui la pratiquent, et pousse ses membres plus compétents à se mettre spontanément  au service des moins aguerris ? Pour l'objectif que tous se sont fixés : donner les plus beaux concerts possible.

 

Laissons le mot de la fin à César Geoffray, fondateur - dans l'immédiate après-guerre - d'un mouvement « A Cœur Joie », plus vivace que jamais : « Autour d'un diapason, on ne discute pas, on s'accorde ».