(Source: Verdi's Aida: The History of an Opera in Letters and Documents), traduction française de Michèle Lhopiteau-Dorfeuille)

 

 

 

En mai 1872, après avoir s’être par deux fois déplacé pour assister à « Aïda »,  un certain Prospero Bertani, visiblement déçu, décida d’écrire une lettre de protestation au compositeur Giuseppe Verdi, et de se faire rembourser non seulement le spectacle, mais encore toutes ses dépenses annexes.

Amusé, Verdi fit suivre cette lettre à son éditeur et ami, Giulio Ricordi, avec des instructions très précises. Voici cet échange de correspondance, suivie d’une promesse écrite du signore  Bertani de ne plus jamais se rendre à aucune représentation d’ « Aïda ».

 

A la grande confusion de Bertani, Verdi s’arrangera un peu plus tard pour faire publier cet échange épistolaire dans plusieurs revues italiennes.

 

 

 

Verdi à son éditeur, Giulio Ricordi :

 

 

 

St. Agata, le 10 mai 1872

 

Cher Giulio,

 

J’ai reçu hier de Reggio une lettre si amusante que je te la fais suivre, en te demandant de faire ce dont je vais te charger. Mais voici d’abord la lettre en question.

 

 

 

Reggio, 7 mai 1872

 

    Très honoré monsieur Verdi,

 

Le second de ce mois, appâté par la sensation que votre opéra « Aïda » semblait faire, je me suis rendu à Parme. Une demi-heure avant le début de la représentation, j’étais déjà dans mon fauteuil, à la place 120. J’ai admiré le décor, écouté avec plaisir les excellents chanteurs, et me suis donné beaucoup de mal pour ne rien perdre du spectacle. A la fin de la représentation, je me suis demandé si j’étais satisfait. La réponse fut négative. Je suis rentré à Reggio et dans le train du retour, j’ai écouté les avis des autres voyageurs. Presque tous étaient d’accord pour dire qu’Aïda était une œuvre des plus remarquables.

 

J’ai eu donc envie de l’écouter à nouveau, et pour ce faire je suis retourné à Parme. J’ai fait des efforts désespérés pour obtenir une bonne place, et il y avait tant de monde que j’ai du payer 5 lires supplémentaires pour pouvoir assister confortablement au spectacle.

 

Je suis arrivé à la conclusion suivante : l’opéra ne contient absolument rien de bouleversant ni d’excitant, et si ce n’était pas pour les magnifiques décors, le public ne resterait pas jusqu’à la fin. Il remplira le théâtre une ou deux fois encore et ensuite prendra la poussière dans les archives.

 

Maintenant, mon cher Signore Verdi, pouvez-vous imaginer mon dépit d’avoir dépensé 32 lires pour ces deux spectacles ?  Sachant – circonstance aggravante – que je dépends financièrement de ma famille, vous comprendrez que cet argent perdu me hante comme un spectre. C’est pourquoi je vous demande franchement et sans détour de me faire parvenir la somme en question. Voici le détail de mes dépenses :

 

Le train aller : 2, 60 lires

 

Le train retour : 3, 30 lires

 

Théâtre : 8 lires

 

Un mauvais dîner, à vous dégoûter : 2 lires

 

Deux fois : 15, 90 lires

 

Total : 31, 80 lires

 

Dans l’espoir que vous me sortiez de ce mauvais pas,

 

Sincèrement vôtre,

 

Bertani

 

Mon adresse : Bertani Prospero, via St Dominico, n° 5

 

      Tu penses, comme si, pour protéger cet homme des foudres de sa famille et du spectre qui le hante, je n’étais pas disposé à lui rembourser la petite somme dont il me parle ! Je te demande donc, soit par une banque soit par un de tes représentants, de rembourser en mon nom 27, 80 lires au sieur Bertani. Ce n’est pas exactement la somme qu’il demande, mais payer aussi son dîner, là pas question ! Il aurait aussi bien pu manger à la maison !!! Bien sûr il devra vous remettre un reçu pour cette somme et une note dans laquelle il promet de ne plus jamais assister à mes nouveaux opéras, pour s’éviter le danger d’autres spectres et de m’éviter à moi la farce de lui payer un autre voyage.

 

 

 

Réponse de Ricordi à Verdi

 

 

 

Milan, 16 mai 1872,

 

Cher Giuseppe,

 

Dès que j’ai reçu ta dernière lettre, j’ai écrit à mon correspondant à Reggio, qui a trouvé le signor Bertani, lui a donné l’argent et obtenu de lui un reçu. Je copie la lettre et le reçu pour un journal, et je t’enverrai le tout au plus vite. Combien de fous il y a dans le monde ! Mais tu n’as encore rien vu, voilà ce que mon correspondant à Reggio m’a écrit : « j’ai immédiatement fait chercher Bertani, qui est venu aussitôt. Ayant appris la raison de ma convocation, il montra d’abord de la surprise puis rajouta « si le Maestro Verdi me rembourse, c’est qu’il a compris que ce que je disais était vrai. Il est pourtant de mon devoir de le remercier, ce que je vous demande de faire de ma part ».

 

Tu vas voir, celle-là, c’est vraiment la meilleure !

 

Enchanté d’avoir découvert grâce à toi un spécimen rare, je te prie de faire toutes mes amitiés à la signora Peppina (Giuseppina Srepponi, l’épouse de Verdi)

 

Giulio.

 

 

 

Note de Prospero Bertani à Giuseppe Verdi

 

 

 

15 mai 1872,

 

Je soussigné certifie avoir reçu du Maestro Verdi la somme de 27, 80 lires comme remboursement de mon voyage à Parme pour écouter « Aïda ». Le Maestro a compris qu’il était juste que cette somme me soit rendue du fait je n’avais pas trouvé son opéra à mon goût. En même temps il est entendu que je ne ferai plus aucun voyage pour écouter aucune œuvre nouvelle du Maestro, à moins qu’il ne prenne en charge mes dépenses, quelle que soit mon opinion sur son œuvre.

 

Certifié par ma signature

 

 

 

Bertani, Prospero.