Louis SAUVÉ : Émile BOURDON (1884-1974), organiste et compositeur, Préface de Marie-Claire Alain. Paris, Les éditions de l'officine (www.leseditionsdelofficine.com ), 2004, 342  p. – 22, 50 €.

 

Le titre significatif du chapitre IV : « Non à l'oubli !... » est explicité et réalisé en trois autres chapitres dans lesquels Louis Sauvé situe son « oncle Émile » par rapport à son environnement familial, à l'éveil de sa vocation, à ses années d'études au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et surtout dans le contexte de la « Belle Époque », en France et à Monte-Carlo, puis au milieu de ses élèves, collègues et amis. Le récit de « son neveu », le Docteur Louis Sauvé, est garant d'authenticité.

Il appartenait à la regrettée Marie-Claire Alain de préfacer cet ouvrage en connaissance de cause, car son père Albert Alain et Émile Bourdon — condisciples dans la classe d'orgue d'Alexandre Guilmant — étaient liés par une longue amitié. Elle le qualifie de « grand artiste », « remarquable compositeur » et « personnalité marquante de l'école d'orgue française du XXe siècle ».

L'auteur, qui a regroupé et « restauré » les œuvres du compositeur et organiste, a eu l'occasion de lui « tirer les jeux » et ainsi d'être témoin de son évolution artistique. En un style alerte et vivant, il présente cette monographie qui se lit d'un seul trait, car la curiosité du lecteur est constamment en éveil. Au fil des pages, Émile Bourdon sera introduit dans son intimité familiale, ses études au Collège Stanislas, puis au CNSM où il a brillamment suivi les classes de Charles-Marie Widor, Albert Lavignac, Alexandre Guilmant, Georges Caussade (harmonie, orgue contrepoint), avant que sa carrière ne soit interrompue par la maladie, un long séjour en sanatorium et la quête d'une tribune. Finalement, Charles-Marie Widor et Marcel Dupré réussiront à faire créer le premier poste d'organiste à la Cathédrale de la Principauté de Monaco où le Prince Albert Ier le nommera titulaire en juillet 1922. Son Carnet-calendrier et d'autres documents précisent ses fonctions d'organiste et de maître de chapelle ; le déroulement des Messes : messes matinales (vers 8 h.), grandes messes (à 9h. 30 ou 10 h.) entièrement chantées, messes de 11 h… pour des rémunérations ridicules. Il organise et donne des Concerts, des Récitals radiodiffusés, mène une vie d'organiste au service d'une Cathédrale « huppée » (p. 63) et attache une grande importance aux chants liturgiques. Parallèlement, pendant trois ans, il enseigne au Conservatoire de Nice (harmonie, contrepoint, orgue) et à l'Académie de Musique de Monaco. Ses activités se situent à une « période cruciale » de l'Église qui a connu la Séparation de l'Église et de l'État (1905), puis le Concile de Vatican II (1962-1965), les réformes liturgiques, mais qui a aussi été une « époque bénie pour les Arts » (p. 77) avec notamment Igor Stravinsky, Bela Bartok, Nadia Boulanger, maître de chapelle au Palais de la Principauté…

Ayant bénéficié d'une éducation dans une famille catholique et aisée, Émile Bourdon, organiste « profondément chrétien mais sans bigotisme », s'est imposé par sa vaste culture générale (littérature, histoire, botanique…), mais encore par sa grande méticulosité et son souci constant de perfection associé à une grande modestie. Il a côtoyé les grands noms du monde musical et ecclésiastique, par exemple l'Abbé Henry Carol (futur Chanoine) et a subi « les chamailleries chanoinesques ou grotesques » (p. 187), un organiste de Cathédrale n'étant pas maître chez lui : il dépend du Chapitre (son employeur) et surtout du maître de chapelle : voilà sa grandeur et sa servitude. Toutefois, il bénéficie d'un Orgue Cavaillé-Coll prestigieux, restauré en 1952 par le facteur Puget de Toulouse, lui permettant de donner de nombreux Concerts et de se livrer à de mémorables improvisations.

L'importance de son œuvre a longtemps été ignorée, et c'est le grand mérite de Louis Sauvé d'avoir regroupé de nombreuses partitions de son oncle, puis, entre autres, de Carolyn Shuster-Fournier, alors jeune organiste et musicologue américaine intéressée par les œuvres d'Émile Bourdon qu'elle étudia dès 1998 ; d'autres interprètes ont participé à la diffusion et à une meilleure connaissance de son esthétique. Le Répertoire des œuvres (p. 295-311), présenté dans l'ordre chronologique, est particulièrement éloquent, de même que la Bibliographie avec des auteurs familiers (Alexandre Cellier, Norbert Dufourcq, Bernard Gavoty, Félix Raugel…) et les Documents complémentaires sont particulièrement révélateurs, de même que certains souvenirs anecdotiques pris sur le vif concernant, entre autres, la vie quotidienne en vacances avec la famille Alain au chalet de Combloux. De nombreuses citations et photos agrémentent cet ouvrage dont des titres courants auraient facilité la consultation. Un Index des noms aurait encore davantage révélé l'ampleur de son rayonnement. Quoi qu'il en soit, Louis Sauvé a signé une importante page de l'histoire du XXe siècle française et monégasque, institutionnelle, artistique et religieuse. Grâce à l'Association Émile Bourdon (créée en 1999) et à ce remarquable hommage de son neveu, édité en 2004 — soit 30 ans après la mort de son oncle — : son œuvre le suivra encore au XXIe siècle : Non à l'oubli !... Oui à la mémoire de cet « artiste qui a fait le plus grand honneur à la Principauté ».