Valentin BERLINSKY :  Le quatuor d'une vie. 1Vol, Éditions Aedam Musicae (www.musicae.fr), 2015, 299 p – 25€.

 

Les Éditions Aedam Musicae donnent accès à de remarquables textes dans le domaine musical. Ainsi en est-il de l'ouvrage « Valentin Berlinsky, le quatuor d'une vie », traduit par la petite fille du légendaire violoncelliste du quatuor Borodine, Maria Matalaev. On peut y lire des textes de la main même de Valentin Berlinsky mis en forme par Vera Teplitskaya à partir de ses carnets scrupuleusement tenus. Elle a aussi pu s'entretenir avec lui ainsi qu'avec des proches de l'artiste. Le livre est complété par de très riches annexes qui permettent d'avoir par exemple connaissance des concerts du quatuor que Valentin Berlinsky considérait comme mémorables, ceux qui avaient pour partenaire Sviatoslav Richter, la liste des pays et années des tournées, le répertoire du quatuor....Autrement dit une véritable mine d'informations !

 

 

Ce qu'il y a de passionnant dans cet ouvrage c'est qu'il permet d'entrer dans l'intimité d'un quatuor parmi les plus célèbres au monde ; on y perçoit les difficultés relationnelles entre les qutre musiciens, ce que Richter note en ces termes : « Malheureusement ils ne s'entendent pas très bien entre eux, mais c'est le malheur de tous les ensembles », ce qui n'empêchait pas un rendu en concert exceptionnellement homogène. De plus, grâce à ce livre, on appréhende mieux ce qu'a pu être la vie artistique en Union Soviétique, avec des portraits inédits de David Oïstrakh, Mstislav Rostropovitch, Sviatoslav Richter, mais aussi surtout celui de Dmitri Chostakovitch. En effet tout au long de ses notes, Berlinsky nous aide à comprendre les quatuors de cet immense compositeur, car c'est à travers eux que Chostakovitch nous livre ses pensées les plus intimes, confrontées à un contexte bien particulier que l'on doit qualifier de dramatique. On apprend aussi beaucoup sur des artistes pas ou peu connus de nous, quand il évoque des peintres comme Dmitri Krasnopevtev ou Anatoly Zverev, ainsi que ses collègues du quatuor, en particulier les violonistes Rostilav Dubinsky, Mikhaïl Kopelman et Yaroslav Alexandrov, et l'altiste Dmitri Shebaline. Par ailleurs Berlinsky n'occulte jamais les méfaits du régime et pas uniquement dans sa version stalinienne, ni sa bureaucratie pesante, ni l'antisémitisme dont ses collègues et lui purent être victimes. Mais cela n'atteint pas son indéfectible attachement à la Russie qu'il refusa toujours de quitter alors même que certains de ses collègues – Dubinsky, Kopelman – se réfugièrent à l'Ouest. En 2005 il eut cette phrase sans appel adressée à tout un ensemble de jeunes musiciens «  Les enfants, tenez le coup : ne quittez jamais la Russie ».

 

En fait ce qui guida tout au long de sa carrière le comportement de Berlinsky ce fut son éthique, sa volonté de perfection pour permettre à l'âme de s'exprimer sachant, selon sa formule, que « si l'âme de l'artiste est plus faible que la puissance de son don, jamais il ne parviendra à vivre pleinement dans l'art ». Et il ajoute plus loin que « Si l'artiste est obligé de vendre son talent au lieu de le servir, rien de bon, c'est à dire de profond et de vrai ne pourra en sortir ». Nombreuses sont les formules ciselées qui rendent compte de ses exigences artistiques, par exemple sur la tradition : « une thésaurisation des règles les plus importantes, des lois qui, paradoxalement, ne ralentissent pas mais aident au développement d'une individualité », ou sur la culture qui  « devrait être, en tant que cœur de toute éducation, le guide éclaireur dans tous les domaines de la vie ». On tire de cet ouvrage le témoignage d'une profonde humanité. Et en même temps Berlinsky nous fait comprendre que le Quatuor Borodine dont il fut le violoncelliste durant 64 ans avait pour mission de transporter ses auditeurs au delà de l'humain, au plus profond de l'âme.