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Catégorie : Livres

Antoine Pecqueur : Les espaces de la musique. 1Vol 24x28 cm, 288 p, 550 illustrations couleurs, 2015, Éditions Parenthèses, collection architectures / Philharmonie de Paris, 36 €.

 

Les éditions Parenthèses/Philharmonie de Paris viennent de publier un superbe ouvrage intitulé « Les espaces de la musique » qui intéressera aussi bien l'architecte que le musicien praticien ou simplement mélomane. Son auteur, Antoine Pecqueur, journaliste à la chaîne de télévision Mezzo est aussi musicien, bassoniste se produisant au sein d'ensembles d'instruments anciens tels que Les Siècles ou la Chambre philharmonique, ou d'ensembles de musique contemporaine tel que Linea.

  A première vue l'ouvrage est extrêmement séduisant, grâce à une typographie claire et aérée, une iconographie particulièrement soignée. Quant au style, il est enlevé, précis, et évite le jargon. Mais sa qualité ne s'arrête pas là. En effet c'est son contenu qui en fait un ouvrage irremplaçable pour longtemps, un guide précieux pour qui s'intéresse non seulement aux lieux où se fait la musique, mais aussi à l'évolution des villes où sont implantées salles d'opéras et de concerts. L'ouvrage est d'autant plus précieux et disons le, incontournable, que son auteur s'est rendu sur place « tester » les salles, ce qui explique en partie le temps passé à le concevoir (environ 5 ans). Mais surtout grâce à son parti pris de juger sur pièce, Antoine Pecqueur nous permet d'appréhender chaque lieu sous tous ses aspects, aussi bien esthétiques, acoustiques, de confort, d'insertion dans le contexte urbain.....

 

L'ouvrage se divise en quelque sorte en deux parties. Tout d'abord un ensemble de développements d'ordre général, puis une description détaillée de 30 lieux. Dans un premier temps, donc, Antoine Pecqueur nous donne une vision de l'évolution de l'architecture des opéras puis de salles de concerts symphoniques, soulignant le passage de la salle en « boîte à chaussures » à la salle révolutionnaire dite « en vignoble », telle la Philharmonie de Berlin conçue par Hans Scharoun. Il ne se contente pas de souligner l'esthétique du geste architectural ; il s'attache à exposer le sens qu'il faut donner à tel ou tel parti pris architectural compte tenu de son emplacement dans la cité, de son mode d'accès, de la manière dont le public est traité – confort des espaces d'accueil, qualité de l'acoustique, distance avec la scène. S'agissant de l'implantation dans le tissu urbain, il constate que certains projets ont vu le jour en périphérie, avec de la part du maître d'ouvrage notamment la volonté de rechercher un nouveau public. On citera deux exemples : l'auditorium du Parco della Musica de Renzo Piano, dans le quartier nord de Rome ainsi que la Philharmonie de Jean Nouvel au nord-est de Paris. Il insiste par ailleurs sur la présence incontournable à côté de l'architecte et de l'acousticien, du scénographe. Ce dernier, selon Michel Fayet travaille « à la fois sur l'aspect conceptuel de la salle, c'est à dire sa forme globale et sur l'aspect technique, en décrivant tous les équipements nécessaires au lieu ». L'approche générale des premiers chapitres est donc illustrée par les 30 monographies qui suivent. Non seulement les thèmes précédemment exposés sont développés mais on peut y lire en outre une analyse des conditions de travail des personnels ainsi que des plus ou moins bonnes facilités offertes aux musiciens pour répéter, avec le constat de l'absence trop fréquente d'une salle de répétition.

 

Ces 30 monographies constituent l'essentiel du travail d'Antoine Pecqueur. On peut alors mesurer combien l'investigation sur site par l'auteur permet des remarques pertinentes grâce aux informations de première main qu'il a su glaner aussi bien auprès de musiciens que de maîtres d'œuvre, sans compter que dans certaines salles, il a pu exercer son métier d'instrumentiste. Chaque salle est illustrée par des clichés superbes, complétés par la reproduction de plans, ce qui est un exploit quand on sait combien il est difficile d'obtenir auprès des architectes le droit de les diffuser. Dans ses propos, Antoine Pecqueur ne s'enferme pas dans la langue de bois : à côté d'appréciations enthousiastes – elles sont majoritaires - il n'hésitera pas à avoir la dent dure pour évoquer des échecs, notamment sur le plan acoustique. Ainsi donne-t-il l'exemple du Palais des Arts de Santiago Calatrava à Valence qui par ailleurs a vu ses coûts exploser. Cette dérive d'ordre financier est du reste assez fréquente ; il évoque le problème à propos du  Walt Disney Concert Hall de Frank Gehry à Los Angeles, du Koncerthuset de Jean Nouvel à Copenhague ou, dernière en date, de la Philharmonie de Hambourg de Herzog et de Meuron qui passe de 187 millions d'Euros à 865 millions d'Euros, pour ne donner ici qu'un seul exemple chiffré. Ajoutons que l'intérêt de l'ouvrage est rehaussé par la présence de plusieurs entretiens inédits avec Pierre Boulez, Rudy Ricciotti, Renzo Piano, Santiago Calatrava, Vittorio Gregotti, Paul Andreu, Christian de Portzamparc, Wolf Prix et Jacques Herzog. A la fin de la lecture des « Espaces de la musique », on est convaincu de la vérité de cette phrase de Renzo Piano publiée dans le Monde daté du 22 février 2010 : «  La musique, aussi immatérielle qu'elle soit, peut imposer sa densité et son espace. De tous les arts, c'est ce qu'il y a de plus proche de l'architecture ». Un ouvrage à classer parmi les indispensables.