Sampzon, DELATOUR FRANCE (www.editions-delatour.com), BDT 0036, 2015, 2 vol.  929 p. - 69 € (les 2 volumes).

Résultat de dix ans de travail acharné et de recherches minutieuses, ce Catalogue offre un bilan de la vie musicale régionale particulièrement imposant et révélateur du passé historique mouvementé de l'Alsace au cours des siècles, avec sa double culture rhénane. Il sera très utile aux chercheurs qui, jusqu'ici, ne pouvaient se référer qu'à trois sources limitées dans le temps 

: J. M. F. T. Lobstein : Beiträge zur Geschichte der Musik im Elsass und besonders in Strassburg von der ältesten bis auf die neueste Zeit, (Contributions à l'histoire de la musique…),  Strasbourg, Ph. D. Dannbach, 1800 ; Martin Vogeleis : Quellen und Bausteine zu einer Geschichte der Musik und des Theaters im Elsass (500-1800) — (Sources et éléments pour une histoire de la musique…), Strasbourg, F. X. Leroux, 1911 (reprint Genève, Minkoff, 1979, non signalé), et Édouard Sitzmann : Dictionnaire de biographie des hommes célèbres de l'Alsace…, 1909 (rééd. 2013).

Michel Schmitt a actualisé ces données et recensé plus de 700 compositeurs nés en Alsace, y ayant fait carrière, installés dans cette Province ou ailleurs. Comme il le précise : « Pour certains, l'écriture est un métier », et « pour d'autres, la composition est un loisir ». Cette vaste investigation aura pour conséquence de signaler des noms très célèbres, mais aussi de faire connaître d'honnêtes musiciens, mais également d'attirer l'attention sur la diversité des formes cultivées. Son plan systématique comprend, pour chaque patronyme : 1. Éléments biographiques, 2. Bibliographie sommaire, 3. Compositions (classées par genres et effectifs) avec éventuellement quelques témoignages. Toutefois, de simples titres courants faciliteraient grandement la consultation de ces volumes si denses ; il conviendrait aussi de signaler sur la première de couverture, pour le Tome 1 : A-L et pour le Tome 2 : M-Z et, pour les Index, de préciser les pages auxquelles les noms renvoient. Ce vaste contenu aurait aussi pu faire l'objet d'une découpe des volumes par époque. Les sources exploitées sont solides : Archives de Strasbourg et de l'Eurométropole, Bibliothèque Nationale et Universitaire (avec son riche fonds français et allemand), Médiathèque Malraux, Bibliothèque du Grand Séminaire, Médiathèque du Séminaire Protestant, et sources secondaires (dictionnaires…).

Les lecteurs curieux trouveront un large aperçu des formes cultivées : musique instrumentale, de chambre, d'orchestre et, éventuellement, musique électronique ou électroacoustique, musique vocale et spectacles musicaux (cf. notice François-Bernard Mâche, qui a dirigé l'Institut de Musicologie de l'Université de Strasbourg de 1983 à 1994). Ils apprécieront encore les divers métiers de la musique représentés en Alsace — dont certains sont cumulés par la même personne — : par exemple, clarinettiste (Charles Thomann) ; guitariste (Pierre Schott, en outre auteur-interprète, Ingénieur diplômé de l'École Louis Lumière, compositeur) ; compositeur, pianiste et jazzwoman (Frédérique Trunk, née à Colmar, résidant à Toulouse, ayant fait ses études au Conservatoire de Mulhouse et à l'Institut de musicologie de Strasbourg) ; éditeur, organiste, compositeur, pédagogue (Daniel Schertzer, né en 1928, directeur de la maison d'édition « Musica sacra ») ; compositeur, chef d'orchestre et de chœur, producteur, pédagogue et ingénieur (Guy Reibel, né à Strasbourg en 1936). Les organistes sont nombreux : le Chanoine François-Xavier Mathias (1871-1939), titulaire de l'Orgue de la Cathédrale, Supérieur du Grand Séminaire et enseignant ; Émile Rupp (1872-1948), organiste de l'Église Saint-Paul, compositeur, transcripteur et arrangeur ; plus proches de nous : Pascal Reber (né en 1961), organiste de la Cathédrale, et son professeur, Daniel Roth (né à Mulhouse en 1942), organiste de Saint-Sulpice et dont la carrière est internationale… Les lecteurs trouveront, en plus, des informations sur les Directeurs du Conservatoire : l'allemand Hans Pfitzner (1869-1949) auquel succédera Guy Ropartz (1864-1955) de 1919 à 1929 ; sur le bibliothécaire et collectionneur de mélodies françaises et de chansons alsaciennes, Jean-Baptiste Théodore Weckerlin (1821-1910) ; sur le directeur de l'Orchestre de Radio Strasbourg, Louis Martin (1907-1978).

Les notices reflètent encore l'histoire événementielle de l'Alsace. Charles Émile Lévy, alias Émile Waldteufel (1801-1888), le « roi français de la Valse », a écrit une œuvre en 1834 pour l'inauguration de la Synagogue de Strasbourg (rue Sainte-Hélène). La messe Victimae paschali de Joseph Ringeissen (1879-1952) a été créée lors de la messe du 26 novembre 1918 pour célébrer l'entrée des troupes françaises à Strasbourg, le 22 novembre. La réouverture de l'Université française, le 23 novembre 1919, a été marquée par un grand Concert de Gala, sous la direction de Guillaume Riff, trompettiste, chef et pédagogue. Pour sa part, Yvonne Rokseth (1890-1948), professeur à l'Université de Strasbourg, a composé en souvenir de la Libération (23 novembre 1944) son œuvre pour chœur : Au Général Leclerc, créée ultérieurement par Fritz Münch (1890-1970) et le Chœur de Saint-Guillaume. Le 450e anniversaire de la venue de J. Calvin à Strasbourg a été marqué par l'œuvre de commande pour chœur, récitant et orchestre : Évocation de Daniel Schertzer (né en 1928) donnée au Conservatoire en première audition en 1988. La situation linguistique particulière de l'Alsace affecte le répertoire vocal en allemand, dialecte alsacien, français, mais aussi latin pour la liturgie catholique. Elle concerne l'inspiration et les titres, par exemple : D'r Hans im Schnokeloch, œuvre pour piano du violoniste et chef d'orchestre, Auguste Bopp ou encore sa Polka Haut Koenigsbourg (Château, Bas-Rhin). Le contexte politique a forcé certains compositeurs à quitter l'Alsace pour s'installer et faire carrière en France, par exemple Léon Boëllmann, célèbre notamment par ses Heures mystiques et sa Suite gothique.

Dans ces deux volumes, défilent, à travers les siècles, de nombreuses célébrités : Othmar Nachtgall (Luscinus) (1480-1537), théoricien ; lors de la Réforme, W. Dachstein, M. Greiter, S. Polio, C. Spangenberg… Parmi les noms les plus significatifs, figurent Christoph-Thomas Walliser (1566-1648) — qui a même sa rue à Strasbourg depuis 1996 —, Sébastien de Brossard (1655-1730), prêtre, théoricien, compositeur, bibliophile, maître de chapelle à la Cathédrale de Strasbourg, fondateur d'une Académie de Musique, auteur du premier Dictionnaire de Musique en langue française (1701). À signaler, entre autres, la famille des facteurs d'orgues Silbermann, le théologien et liturgiste Frédéric Spitta, la pianiste Marie Jaël, le chef Paul Bastide, Mgr Alphonse Hoch (1900-1967), chef de chœur à la Cathédrale, président de l'Union Sainte Cécile et instigateur de la Commission Diocésaine des Orgues. Des compositeurs célèbres sont mentionnés, tels que Léon Boëllmann (né en 1862 à Ensisheim, mort en 1897 à Paris, où il s'était installé après l'Annexion allemande de l'Alsace en 1870) ; Marie-Joseph Erb (1858-1944), Guy Reibel et, plus proches de nous, Jean-Jacques Werner (né à Strasbourg en 1935), chef de nombreux orchestres, mais aussi corniste, harpiste, pédagogue et directeur de conservatoire, compositeur dont la production prolifique englobant tous les genres (p. 818-827) et diffusée à l'étranger, qui gagnerait beaucoup à l'être davantage en France.

Cet ouvrage monumental comporte un Index des auteurs d'Alsace cités (dans la bibliographie), un Index des compositeurs d'Alsace, des Tableaux synoptiques (Lieux de naissance, de résidence ; parcours professionnel) ainsi qu'une Bibliographie. Incontournable outil de travail et de référence, il reflète, au fil des pages, la vie musicale et culturelle, cultuelle et liturgique, événementielle et institutionnelle en Alsace du XVIe au début du XXIe siècle.