Sampzon, DELATOUR FRANCE  (www.editions-delatour.com), 2015, 104 p. (réf. BDT 0073) – 23 € (avec DVD encarté).

Tempéraments, Association bordelaise de compositeurs (fondée en 1998), a pour objectif d'encourager, promouvoir et diffuser la création musicale (édition, création, enregistrement, concerts…) ; à ce titre, elle a organisé une rencontre hors du commun « en résidence »  autour de questionnements compositionnels.

 

Préfacé par Jean-Louis Agobet, ce livre-DVD résulte donc de la confrontation de compositeurs, improvisateurs, électroacousticiens et instrumentistes (piano, accordéon, guitare, vielle à roue, mandoline, contrebasse), réunis en 2014, à Bordeaux au Théâtre Molière pendant deux ans semaines. Ils y ont créé, filmé et enregistré des œuvres musicales ainsi qu'un spectacle entre écriture et improvisation. Prolongeant le riche passé musical de cette Ville, représenté entre autres au XXe siècle par Henry Barraud, Henri Sauguet, puis Jean-Michel Damase, six compositeurs du XXIe siècle précisent leurs motivations.

François ROSSÉ, d'origine vosgienne, élève de Messiaen à Paris, est à la recherche de l'originel, du vécu physique du geste instrumental (chorégraphie), dans une visée anthropologique, il insiste aussi sur l'influence de l'oralité, et évoque le « décapage de sa culture occidentale… à travers des situations culturelles non occidentales », qu'il redécouvre finalement tout en revalorisant l'espace acoustique. Il définit la notion de compositeur, sa dimension sociale et humaine dans un certain « flou » caractérisant notre époque. Ses nombreuses œuvres illustrent sa démarche esthétique.

Thierry HALLA — après des études très traditionnelles à l'Université de Tours, puis auprès de Michel Fuste-Lambezat au Conservatoire de Bordeaux — ne « pense pas faire autre chose que de la musique actuelle ». Il s'intéresse au son et au timbre, à l'héritage des grands compositeurs (de Debussy à Ligeti), et souligne les exigences de la création artistique, de la technicité ; il relève la diversité des mouvements artistiques. Cette « résidence » lui a permis de sortir de ses tics d'écriture, d'expérimenter des fragments, puis le spectacle lui-même. Pour lui, l'œuvre musicale est avant tout une expérience humaine.

Didier Marc GARIN — lors de ses études en Allemagne en 1991— a souhaité se dégager du formalisme. Il s'est lancé dans l'Opéra (autour de la Divine comédie de Dante), se déclare proche de la philosophie de l'incertitude et aspire à une certaine sérénité. Il conclut que « le vécu intensément partagé restera à jamais unique et indélébile », et voit dans la musique un « art de partage ». Ses propositions musicales écrites devaient déboucher sur des séquences d'improvisation (instruments divers), en principe sans chef, mais il en a assuré la direction.

Philippe LAVAL, guitariste, compositeur, poète…, bon vivant, hors du commun, spécule sur le bruit, son organisation artistique, son exploitation et sa réalisation en plusieurs étapes : « Écrire consiste à mettre sa pensée en signes » ; Écrire représente une « solitude… on verra bien ». Ses réactions sont très tranchées ; son style est original, percutant, direct, parlé et peu académique. À propos de la Résidence organisée par l'Office Artistique de la Région Aquitaine, il reconnaît y avoir « mis le feu aux poudres ».

Christophe HAVEL, musicien, acousticien et électroacousticien, préconise « la musique mixte orientée vers un nouvel hybride » (cf. Illustrations), l'enrichissement de la palette sonore en une nouvelle équation : « musicien acoustique + musicien électroacoustique => musique hybride » engendrant une nouvelle situation musicale. Pour l'auditeur qui perçoit un dialogue entre deux improvisateurs, il en résulte un discours monosémique.

Étienne ROLIN se livre à des expériences sur le spectre des sons, la peinture des sons (sound painting) aboutissant à un élargissement du langage contemporain. Il s'imagine « compositeur comme un improvisateur ayant tout son temps », puis « improvisateur comme un compositeur en temps réel », mais aussi « plasticien du présent ». Il a le mérite de défendre l'intériorité de l'écoute.

Ce compte-rendu de si fructueuses réunions « en résidence » est accompagné de commentaires personnels, d'illustrations très révélatrices et d'analyses ponctuelles, ainsi que d'un DVD encarté avec interviews, exemples de musiques improvisées, musiques écrites et œuvres « mixte écrit/impro ». L'association Tempéraments est ainsi à l'origine de cette extraordinaire initiative de création collective réunissant des acteurs de tempéraments ô combien différents. À lire, à écouter et à réécouter : « l'envie ne s'use que si l'on ne s'en sert pas… » (Ph. Laval).