.Ensemble Aleph. 2CDs Evidence Classics : EVCD030. TT.: 105'.

Fils d'émigrés juifs d'Odessa au prénom espagnol et au nom allemand, Mauricio Kagel (1931-2008), né à Buenos Aires, fait ici un tour du monde, non pas en quatre-vingts jours, mais en huit pièces (Stücke), qui sont autant de parties de la rose des vents (Windrose). Ce n’est d’ailleurs pas un seul mais plusieurs voyages, et de plus en plus longs ou lointains, car les huit compositions, écrites entre 1988 et 1994, sont autant de microcosmes, autant d’univers singuliers, à la fois géographiques, temporels et fabuleux (inactuels). Cela dit, l’ouvrage entier fait corps dans un geste, une intention, une couleur et une pâte sonore. Car tout, dans cette musique, se mélange en restant simple, clair, explicite, et, même si l'instrumentarium varie un peu d'un morceau à l'autre – les percussions surtout–, l’auditeur suit un continuum en une série de variations, découvrant au fur et à mesure une oeuvre importante (105 minutes) aux points de départs multiples. D’emblée, il est, cet auditeur, embarqué dans une musique qui avance avec beaucoup de confiance – et il faut souligner la beauté et la rondeur de l'interprétation de l’« orchestre de salon » (Salonorchester) –, une musique qui baguenaude tout en se suffisant à elle-même, pourrait-on dire, tant elle est colorée et aimable, amicale même. Une musique qui vous prend gentiment par la main. D'où part Kagel et où va-t-il ?



Il part de l'Orient, Osten, qui, de son propre aveu, occupe une place particulière dans sa « cosmologie musicale » ; ici : la Transcarpatie et le golfe de Finlande, dans l'un de ces trains mythiques traversant des paysages toujours changeants et des villages pittoresques. L’amateur de littérature russe reverra immédiatement les images très concrètes qui peuplent le début de la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, où le narrateur décrit les autres occupants de son compartiment : fumeuse coiffée d’une toque, petit homme au pardessus élimé à col d’astrakan, marchand à la pelisse de martre, etc. Quant au voyageur Kagel, il a convoqué dans le wagon un groupe intemporel de musiciens qui interprète des mélodies sans vraiment développer, préférant créer des atmosphères par un jeu subtil mêlant mutation et répétition. Tout ici fonctionne par échos successifs alliant le proche et le lointain. Entre klezmer et musique tsigane domine la clarinette.

L'aspect fantaisiste de la partition, ses sources d’inspiration multiples, se retrouvent dans Süden (Sud), qui n'évoque pas le Sud des cartes postales, paradis figé au ciel éternellement bleu, mais détourne les clichés en jouant sur les tempi, ainsi d’une tarentelle rendue méconnaissable, afin de transporter dans un lieu imaginaire, celui de la culture populaire universelle. Une réunion, une fête, mais lesquelles et où ? Là encore et comme toujours, cette musique paisible et nuancée, beaucoup plus contrapuntique qu'harmonique, complètement discursive, tuile des fragments de phrases qui sont comme autant de states de la mémoire collective. Au reste, il est touchant de constater que cette pensée horizontale coïncide symboliquement avec la surface courbe de la Terre, lieu d’habitation de l’homme.

Changement de climat avec Nordosten (Nord-Est), qui transporte au Brésil, multipliant en particulier les rythmes et jonglant infiniment avec l’évocation d’ambiances dans une géographie mentale bigarrée. Avec Nordwesten (Nord-Ouest), nous voici dans les Andes, dont on reconnaît les accents colorés de la mélodie populaire accompagnée par un tambour régulier. Le piano intervient aussi, mais distant, en accords chromatiques. Résonance toujours. Les rythmes s’accélèrent avec les danses afro-américaines de Südosten (Sud-Est), entre Cuba, le Surinam et l'Amazonie. Sudwesten (Sud-Ouest) commence classiquement au piano, vite rejoint par les percussions et les cordes. Un premier mouvement assez sage en somme, mais contredit par un autre nettement plus chahuté, où l'harmonium, les cordes et les percussions se lancent dans un beau charivari. Le calme revient provisoirement sur les notes veloutées et souvent tenues de la clarinette. Cap à l'ouest, Westen, sur l'Amérique donc, où l'on entend une musique occidentale être progressivement colonisée par des apports africains... Petit à petit, la clarinette, magnifiquement tenue par Dominique Clément, devient jazzy. Le cycle s'achève sur Norden (Nord), sorte de compte-rendu fantasmagorique de la lecture ancienne que fit Kagel d'un livre sur les mythes sibériens et l'importance des chamans.

Aiguillonner l'imaginaire en aiguillant la perception, tel est le pari réussi d'un musicien anthropologue, qui en suscite un autre : le véritable numéro d'équilibriste auquel se livre l'Ensemble Aleph. Cette prouesse repose aussi sur une alliance inhabituelle, mais qui semble naturelle : des instruments européens et classiques (clarinette, quintette à cordes, piano, harmonium) et des percussions très variées (castagnettes, tambourin, washboard, marimba, vibraphone, caja indien, guimbarde, tam-tam, conque, sifflet, grosse caisse, etc.) qui évoluent au gré des pièces, introduisant en permanence une forme d’exotisme. Ce voyage en kaléidoscope est aussi émouvant que flatteur pour des oreilles nomades !