Matthias Goerne & Leif Ove Andsnes. Cycle Schubert au Théâtre des Champs-Elysées : L’eau et le feu.

Matthias Goerne & Leif Ove Andsnes © Hiroyuki Ito. Voilà bien un véritable marathon vocal entrepris par le fameux baryton allemand en compagnie de son comparse le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes, duo rodé, s’il en est, connaissant son Schubert sur le bout des doigts. Un tandem qui fonctionne parfaitement, la retenue et la rigueur rythmique de l’un (piano) canalisant la théâtralité parfois exubérante de l’autre (chant). Trois cycles de lieder bien connus en trois récitals voyant se succéder La Belle Meunière, Le Voyage d’hiver et Le Chant du cygne. Trois corpus bien différents exprimant, chacun à leur manière, l’intime et les tourments de l’âme autour de thèmes chers au Romantisme allemand comme le voyage, l’amour, l’espoir, la déception, la tristesse et la mort.



Die Schöne Müllerin : Une lecture contrastée

La Belle Meunière constituait le premier volet de ce triptyque. Un cycle complet de 20 lieder composés par Franz Schubert en 1823 sur des poèmes de Wilhelm Müller. Un cycle nous contant les amours malheureuses d’un jeune homme pour la fille d’un meunier qui lui préfèrera en définitive un chasseur conduisant l’amoureux éconduit à la mort. Une suite de lieder comme autant d’étapes d’un voyage intérieur très contrasté suivant le cours d’un ruisseau, comme fil conducteur, évoquant la nature, la joie et l’espoir avant de céder bientôt la place à la mélancolie et au désespoir. Un cycle caractérisé par son naturel et sa sobriété, la forme strophique entretenant une certaine fluidité jusqu’au tableau final, Céleste berceuse du ruisseau où sous un ciel plus vaste que tout, le héros disparait dans l’onde salvatrice en disant « Bonne nuit »….Un cycle que le baryton allemand fréquente depuis de nombreuses années mais qu’il faut réinventer à chaque prestation. La lecture donnée ce soir fut indiscutablement marquée du sceau du naturel, sans pathos excessif, tantôt engagée et véhémente, tantôt intime et confidente, suivant au plus prés l’expression du moi intime, mais également capable de donner vie à cette nature consolatrice tant aimée. Une interprétation contrastée où chaque mot est savamment pesé assurant une parfaite fusion entre poèmes et musique, dans une diction claire et un équilibre souverain avec le piano discret mais efficace du pianiste norvégien. Un parcours jalonné d’émotions, mené parfois sur un tempo d’enfer (Der Jäger), une vocalité facile, un sublime legato où l’on regrettera toutefois les grandes inspirations trop marquées de Matthias Goerne.

Der Winterreise : Une lecture théâtrale

Si nous avions laissé l’apprenti meunier sur un « Gute Nacht » sonnant comme un adieu dans la Berceuse du ruisseau du cycle précédant, c’est encore sur un « Gute Nacht » que s’ouvre ce cycle du Voyage d’hiver, mais dans une tonalité mineure bien différente (mi majeur pour le premier, ré mineur pour le second). Si le thème de la Nuit est cher au Romantisme allemand, les Hymnes à la nuit de Novalis en sont la plus éminente preuve, ces deux lieder marquent bien par leur dissemblance l’évolution de la situation de Schubert entre 1823, date de composition de la Belle Meunière et 1827, date de composition du Winterreise. Schubert a alors 31 ans, sa situation est précaire, l’absence de reconnaissance, la solitude, l’angoisse et la maladie qui l’emportera bientôt façonnent son quotidien mais la fièvre créatrice le ronge faisant de ces dernières années, les années parmi les plus productives (dernières sonates, symphonies, messe et musique de chambre). Le Voyage d’hiver représente sans doute le sommet du lied schubertien par sa densité, son dramatisme, son intériorité douloureuse. Un voyage tout intérieur qui le conduira au bout de la solitude et du désespoir où l’hiver est synonyme de mort, sans recours possible à une quelconque Nature consolatrice. Tout bonheur, ici, n’est que souvenir et illusion…Un cycle de 24 lieder, sur des poèmes de Wilhelm Müller, poète quasiment contemporain de Schubert mais que le compositeur ne rencontra jamais. Si Matthias Goerne avoue réinventer l’interprétation de ces lieder lors de chaque exécution, la magnifique lecture qu’il nous en donna ce soir fut marquée par le ton de la confidence douloureuse n’excluant pas une certaine théâtralité, veillant à susciter l’émotion à chaque mot prononcé, variant le phrasé, accentuant nuances pour magnifier les couleurs d’une interprétation magistrale. Autant de poèmes, autant de véritables bijoux ciselés par une diction parfaite, un évident amour du mot exalté encore par l’expressivité de la prosodie schubertienne. Le baryton allemand, fragile et résigné dans Gute Nacht, fait vivre le vent dans Die Wetterfahne, rend la désolation palpable et accablante dans Wasserflut et Der Wegweiser, tandis que le legato du chant s’élève comme un court moment de sérénité et de répit dans Der Linderbaum. Rückblick et Die Post font la part belle au piano tourbillonnant, alors que Die Krähe est marquée par la noirceur de la profondeur des graves abyssaux du baryton, avant que le chant ne s’éteigne sur un souffle, soutenu par la ritournelle du piano dans l’ultime Der Leiermann. Une interprétation superbe, à la fois confidente et théâtrale, véritablement habitée, où la maitrise du chant et du piano parviennent à réaliser de la façon la plus parfaite la difficile synthèse des mots et de la musique. Magistral !

Der Schwanengesang : Une lecture synthétique

Juste et mérité retour des choses, c’est le pianiste Leif Ove Andsnes qui occupait la scène pour cette première partie de l’ultime concert de ce cycle Schubert, avec les Trois pièces pour piano D. 946. Trois pièces parfois considérées comme une nouvelle série d’Impromptus qui restèrent méconnues jusqu’en 1868, date à laquelle elles furent publiées par Brahms. A mi chemin entre le monde du lied et les compositions en plusieurs mouvements, le pianiste norvégien les interpréta de façon magistrale avec beaucoup de retenue et une profusion de couleurs. La première attaquée sur un tempo très rapide, au son ample et orchestral rapidement relayé par un épisode méditatif où le temps semble comme suspendu avant un final tout en contrastes. La deuxième, élégiaque, sombre, inquiétante, mélancolique, poétique et envoutante, toute baignée d’une lueur crépusculaire. La troisième très dynamique (presque jazzy !) rappelant l’écriture brillante de la Wanderer fantasie. Retour ensuite de Matthias Goerne pour le Schwanengesang.

Le cycle Le Chant du cygne peut paraitre, à juste titre, manquer d’unité car on sait qu’il s’agit en fait de lieder isolés secondairement rassemblés en un recueil posthume, de façon apocryphe, par l’éditeur Haslinger. Regroupant 14 lieder, aux thèmes variés, sur des poèmes de Ludwig Rellstab et Heinrich Heine, ce cycle disparate fut pour le baryton allemand l’occasion idéale de donner libre cours à sa vision si particulière des lieder de Schubert dont il est actuellement l’indiscutable champion. En accentuant les couleurs et en exaltant l’interprétation vocale et scénique, il nous en livra une lecture habitée, vivante, engagée, parfois théâtrale, voire expressionniste et agitée, ailleurs confidente ou pathétique, mais toujours empreinte d’une justesse et d’une sincérité qui ne sauraient laisser indifférent, par son amour du mot, par son potentiel émotionnel et sa capacité d’évocation. Un chant très varié, fluide et fragile dans le Liebesbotschaft, noir et théâtralisé dans Kriegers Ahnung, serein, souple et paisible dans Ständchen avec peut-être un excès de nuances lui donnant un aspect maniéré, pesant et désolé dans In der Ferne, joyeux et très rythmé dans l’Abschield, colossal avec un engagement vocal et pianistique époustouflant dans Der Atlas, recueilli dans Ihr Bild, lancinant et mystérieux dans Die Stadt, effrayant dans Der Döppelgänger avec un piano se réduisant à quelques accords avant de laisser place au silence que le public subjugué, pour une fois, eut la patience de respecter…Une preuve d’excellence qui ne trompe pas !