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Catégorie : Concerts


Lucie Prod'Homme © Jean-MarcVidal
Tombant au beau milieu des vacances scolaires, le concert tout public que programme chaque année le festival Présences de Radio France n'aura peut-être pas accueilli autant d'enfants que souhaité. Il n'en a pas moins réjoui tous ceux qui étaient au studio 104 ce samedi matin de février pour assister à un spectacle de créations qui impliquait plusieurs instances de la Maison Ronde telle que la Maîtrise et le Groupe de Recherche Musicale (INA-GRM). En lever de rideau, c'est une pièce courte autant qu'attachante de Kaija Saariaho, compositrice à l'honneur de cette 27ème édition de Présences, qui est à l'affiche. Horloge, tais-toi convoque la Maîtrise de Radio France et Anne le Bozec au piano, tous dirigés par Jean Deroyer, La pièce a été écrite en 2007 pour le chœur du conservatoire municipal du Centre – où chantait Aliisa, la fille de la compositrice - sur un texte de son fils Aleski, alors âgé de 15 ans. Aussi fraiche que malicieuse, toute ravélienne dans l'âme, la musique joue avec le tic-tac incessant, irritant, obsessionnel de l'horloge que les voix tentent sans succès d'arrêter.

Le piano/horloge se venge en assénant in fine de monstrueux clusters/cloches assourdissants. Chargé de la présentation, Clément Lebrun toujours en verve, introduit les trois miniatures suivantes – Blanche-neige express, Alice express (au pays des oreilles) et Chaperon express - des commandes, données en création mondiale, passées respectivement à Eric Broitmann (*1972), Jonathan Pontier (*1977) et Lucie Prod'Homme (*1964) s'attachant aux trois héroïnes féminines. Deux personnages, Donatienne Michel-Dansac, inénarrable, et Paul-Alexandre Dubois, jouent/chantent les textes acidulés de Pierre Senges qui met chaque conte « à la question ». Les compositeurs ont, quant à eux, imaginé un environnement sonore électroacoustique – sons fixés sur support et diffusés à travers les haut-parleurs – insufflant un rythme, un espace, des couleurs en « un chatouillis joyeux pour les oreilles » nous dit Lucie Prod'Homme. En charge de Chaperon express, elle met en résonance les mots et les sons à la faveur d'un montage serré et virtuose.

Alexandros Markeas © Alexandre Chevillard La seconde partie du programme est entièrement dédiée à la création (commande de Radio France) de Rhapsodie monstre du compositeur franco-grec Alexandros Markeas (*1965). La Maîtrise revient sur scène, en compagnie de quatre percussionnistes (Efji Klang), quatre euphonium (Quatuor opus 333) et un piano mécanique, tous sous la conduite de Jean Deroyer. On retrouve également nos deux comédiens/chanteurs et un narrateur – Dominique Pinon – servant le texte du même Pierre Senges. Drôle autant que tragique – Sophocle et Euripide en mémoire – l'histoire en trois actes, située en Grèce, met en scène le comédien Aristoplane sur fond de crise économique et de chômage. Bientôt licencié, contraint d'accepter des petits boulots, Aristoplane – Paul-Alexandre Dubois tout terrain - rencontre successivement Héradote, Hypertrophie, une sibylle... - Donatienne Michel-Dansac, bête de scène - et devient... prophète. L'issue, trop tragique, de l'histoire est détournée par l'assemblée qui refuse de jouer la scène 5 de l'acte III – « nous refusons l'avenir qui est inscrit dans ces pages » - et la réécrit en des termes beaucoup plus aimables et jouissifs. Le chant, la musique, l'intervention de la Maîtrise – sorte de chœur antique – irriguent l'histoire. Joute des euphoniums pour sacrer le nouveau prophète, déferlements des percussions, - qui rythment parfois le récit comme dans L'Histoire du Soldat de Stravinsky- flûte à coulisse, anches traditionnels, rototom, crécelle, cymbale chinoise sont autant de ressources sonores pour mettre en résonance les mots, articuler et donner son envergure narrative et colorée à cette Rhapsodie monstre. Complices et réactifs, les trois protagonistes sont épatants, les instrumentistes et la maîtrise, préparée par Morgan Jourdain, ne déméritent pas, jusqu'au piano mécanique qui ne manque pas son effet chaque fois qu'il se manifeste. Les moyens sont économes mais efficaces, l'écriture cursive et spirituelle. Voilà un opéra pour tous, original et bien enlevé. Reste à souhaiter que le spectacle puisse tourner sur toutes les scènes de France et de Navarre !