London Symphony Orchestra, dir. Simon Rattle. Philharmonie de Paris.

Sir Simon Rattle © Monika Rittershaus« Ma sixième symphonie va poser au public des énigmes auxquelles seule pourra s’attaquer une génération qui aura digéré et assimilé les cinq premières…. ». Sentence prémonitoire de Gustav Mahler qui se vérifia dans les faits tant cette symphonie « Tragique » sembla pendant de longues années en décalage tant avec son œuvre antérieure qu’avec le climat heureux et serein de sa vie lors de sa composition. Enigme résumée en ce mot d’Adorno : « Tout est mal qui finit mal ». Une assertion qui a le mérite de la concision oui, mais…Une interprétation plus récente vient sans doute éclairer d’un jour nouveau et probablement plus judicieux cette étrange symphonie. En effet, Mahler connaissait bien les écrits de Nietzsche et le terme « tragique » serait à prendre dans le sens de son rattachement à la tragédie grecque. La symphonie revêt alors un tout autre éclairage, car après l’exposé de toutes les forces du destin, la musique comme la tragédie, par son effet cathartique, permet de retrouver force et courage pour dire « oui à la vie ». Si tel était le cas, cela permettrait d’expliquer certains aspects déroutants de l’œuvre.

Aussi douloureuses que puissent être les émotions qu’elle véhicule, il existe indéniablement quelque chose d’excitant, d’exaltant, comme un sentiment d’espoir, d’eternel retour de la vie, cher à Nietzsche. Mahler apparaissant alors comme l’artiste capable de la « conquête du terrible », ce qui parait plus conforme à sa quête artistique. Cette symphonie fut composée en 1903-1904, créée à Essen en 1906 par le compositeur. Elle occupe une place particulière dans le corpus symphonique mahlérien, si la troisième se voulait un hymne à la Création, la quatrième une projection de la vie après la mort, la cinquième une évolution de la souffrance vers la plénitude, la sixième par son caractère tragique prédominant auquel se mêle en permanence une vaine et irrépressible soif de sérénité et de bonheur, suggère la dualité entre Apollon et Dionysos, moteur d’une véritable dramaturgie orchestrale qui ne cessera de prendre forme devant nous tout au long de cette monumentale symphonie. Monumental, voilà bien le qualificatif qui présida à la vision que nous en livra Simon Rattle à la tête de son nouvel orchestre londonien. Monumentale par son effectif, monumentale par sa direction, monumentale par son interprétation, monumentale par la qualité de l’orchestre. Quatre mouvements s’y succèdent, le premier, Allegro, où sur un rythme de marche nous assistons à l’écroulement du monde précédemment construit dans les autres symphonies et le thème lyrique d’Alma n’est pas là pour nous rassurer, Simon Rattle le dirigea de façon particulièrement engagée, mêlant intense lyrisme et désespoir le plus sombre, conduisant sa somptueuse phalange avec une remarquable clarté où la netteté des attaques des différents pupitres donnait à son discours un relief intense (2e violons très sollicités) nourri par force nuances, couleurs et variations de tempo assez étonnantes. L’Andante qui lui fait suite (ordre choisi par Rattle, Mahler intervertissant souvent Andante et Scherzo) se présente comme une évasion du drame annoncée par une magnifique et soyeuse entame des cordes, relayée par un dialogue poignant avec les vents où le climat revient vite à la désolation entretenu par de longues complaintes du cor Le Scherzo, inquiétant, musique de cauchemar, vision lugubre, marionnette d’apocalypse, véritable «  danse des morts » où s’exprime avec douleur l’impossibilité de dire, alternant balbutiements et stridences instrumentaux. Le Final, véritable poème symphonique à lui seul, complexe dans son architecture, épique, grandiose par sa démesure comme par son souffle, ponctué par des coups de marteau évoquant le Destin, conclut cette époustouflante symphonie dans la désagrégation totale…laissant place au silence. Triomphe !