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Catégorie : Concerts

Le samedi 14 janvier fut donné dans la belle salle de répétition de la Philharmonie de Paris un concert intitulé Bruits. Les fauteurs de troubles n’étaient autres que les musiciens de l’ensemble 2e2m, dirigé par le silencieux Pierre Roullier. D’ailleurs, ceux qui étaient venus entendre des bruits en furent pour leurs frais puisque les six pièces interprétées, toutes pour formations réduites, se signalaient au contraire par leur caractère intimiste. Il fallait même parfois tendre l’oreille ! Ceux également qui pensaient que « bruit » est synonyme de désagrément, tumulte, désordre, sabbat, déplaisir, tohu-bohu, décibels… durent s’ennuyer, car tout dans Bruits s’avérait musique… Eh oui : on peut très bien faire en sorte que même des couacs et, d’une manière générale, tous sons sans hauteur déterminée soient non seulement audibles, mais délectables. Pourquoi ? parce qu’ils sont composés, que leur association constitue une œuvre. Ainsi du beau Tintamarre (2008) de Claire-Mélanie Sinnhuber, le premier morceau joué et l’un des moins tonitruants de la soirée. En effet, tout tintait bien ici : l’association des timbres (flûte, hautbois clarinette, saxophones soprano et alto, guitare, violon contrebasse, percussions), comme le tournoiement incessant de trois notes, lesquelles font référence, de l’aveu de la compositrice, au « Giovinette che fatte all’amore » du Don Giovanni de Mozart.

De la musique qui se réfère à de la musique. Et l’on sentait indubitablement que, par-delà l’apparente désorganisation et l’absence de volonté de séduction facile, le matériau travaillé était le son. Une œuvre très dynamique, formée d’échos prolongés et relancés à intervalles réguliers par une note-signal. Lullaby Dances (2011) de Dmitri Kourliandski n’avait absolument rien de dansant : c’était plutôt comme un long frottement nerveux (20 minutes) et peu fait pour provoquer l’euphorie ou entraîner sur le dance floor… Le violon solo et les autres instruments (flûte, clarinette, basson, alto, violoncelle, contrebasse, percussion) formaient deux ensembles distincts, qu’accouplait la rythmique en deux lignes parallèles. Le piège était de regarder les exécutants – pour avoir par exemple la surprise d’en voir un lâcher son ustensile traditionnel puis souffler dans une bouteille – et d’oublier l’ensemble, car seul ce dernier, amalgame de solitudes, se révélait à proprement parler musical. Le son montait enfin avec B-low Up (Now how down. Drown) d’Ondrej Adámek (2009-2010), qui réunissait le plus gros effectif. Dans cette composition intéressante et bien structurée par le rythme, on pouvait entendre comme des fragments de symphonies, un peu comme dans la célèbre Sinfonia de Berio. Et l’on passait du son au bruit – ouf ! – dans On And Off And To And Fro (2008) de Simon Steen-Andersen, pour saxophone soprano, vibraphone, contrebasse et trois mégaphones. Là encore, la pulsation se montrait vitale, les notes étaient piquées, aucun musicien ne formait de phrases, et le tout apparaissait vraiment carré. Deux moments : le jeu d’un trio d’instruments acoustiques et, à la faveur d’une respiration insistante, l’intervention progressive des mégaphones, qui réagissaient, interféraient, amplifiaient et finissaient par prendre toute la place. Quant à Francesco Filidei, il apportait deux pièces, Esercizio di Pazzia I et Esercizio di Pazzia II, respectivement pour ballons gonflables et… partitions. Même si le fait que la structure et la forme reposant sur le seul bruit peut être considéré comme une affaire sérieuse (on n’oublie pas la musique), ces « exercices de folie », très peu sonores et basés sur une métrique et une gestique rigoureuses, avaient en commun d’être amusants, surtout le second, franchement drôle. Cet opus pour quatre musiciens assis devant des partitions de tailles différentes, comme s’il s’agissait des instruments du quatuor à cordes, faisait entendre la crépitation des pages tournées – de plus en plus vite et de plus en plus fort –, le frôlement de feuilles libres agitées du bout des doigts et, pour finir, le tapement des cahiers sur le front des interprètes. Quand soudain tout ce petit monde s’arrêta, sauf le « premier violon », qui continua de se frapper la tête, le « second violon » – magnifique interprétation de Pierre Roullier ! – se leva et arrêta son voisin en le réconfortant. Le public, lui, n’eut pas besoin d’être consolé, applaudissant généreusement des artistes tous virtuoses et maîtres d’un art de l’atomisation orchestrée.