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Catégorie : Concerts

©Jean-Baptiste-Millot En juillet, à Bagatelle François Dumont nous avait donné une belle prestation, il avait joué Chopin.
Le 16 janvier, à la salle Gaveau à Paris, il donnait un nouveau concert dans une salle comble : Bach, Mozart et Chopin. Toujours agréable d’écouter de la musique dans ce lieu ni trop vaste ni trop exigu, sans démesure ni surcharges, à l’exacte mesure du piano.
Quand Bach compose le Capriccio sur le départ d’un frère bien aimé, il a dix neuf ans. Œuvre de jeunesse, elle célébre le départ de son frère Johann Jakob qui a accepté un poste de hautboïste à la cour de Norvège. Pour ses débuts de compositeur, le jeune Jean Sébastien ose une musique à programme et sous-titre chacun des mouvements : une aubaine pour les pianistes modernes qui peuvent se laisser transporter par les états d’âme des protagoniste de cette fête annuelle de la famille Bach : les plaintes et la douleur des amis qui pleurent le départ, les risques qu’il encourt, les conseils, les cajoleries pour qu’il renonce et enfin la fugue (mais une fugue n’est-elle pas une fuite ?) sur le cor du postillon. Le départ est irrévocable.
François Dumont qui a compris le sens et les circonstances de cette pièce, en évite habilement ses écueils par un jeu rigoureux et un tempo juste, sans sombrer dans la nostalgie ou l’enthousiasme de la jeunesse, sans les fioritures qu’amènera le romantisme, et les deux derniers mouvements ne sont pas exempts d’humour. Comme l’a voulu Bach.
Avant de revenir à Bach, un détour par Mozart, la sonate n°8 K 310 en la mineur. L’emploi de cette tonalité : la mineur, (seules deux sonates sont en mineur) une tonalité qui “suinte“ la tristesse, évoque la mort de sa mère, un moment très difficile dans la vie de Mozart. François Dumont la joue sans effet, avec retenue, un peu comme la jouait Sviatoslav Richter, en faisant chanter les thèmes, l‘andante et le presto particulièrement. Sans oublier en filigrane, le drame et la douleur qu’a vécu Mozart “en tournée“ à Paris où il a vu mourir sa mère.


François Dumont termine sa première partie par la Chaconne de Bach.
Au cinéma, se pose parfois la question du bien fondé d’adapter une nouvelle intime pour en faire un film à grand spectacle. Avec cette Chaconne transcrite du violon pour le piano par Busoni, on pourrait être tenté de se poser la même question. Du thème initial calqué fidèlement sur la partition de Bach, Busoni le postromantique ajoute graduellement un accompagnement d’accords à la main gauche comme le fit Brahms (qui avait écrit pour un pianiste amputé de la main droite !) avant d’ajouter au fil des variations un déluge de notes, particulièrement des suites de basses en octaves qui ne sont pas sans rappeler une pédale d’orgue comme les aimait son maître Liszt. Busoni a dû se souvenir qu’à l’origine la chaconne était une danse espagnole rythmée par les castagnettes, tant cette musique est chargée (certains critiques vantent même “son caractère magnifiquement orchestral“! ). Par bonheur, la fin rechante le thème initial et renoue avec la légèreté et la simplicité. L’émotion n’est pas toujours au rendez vous, mais heureusement, François Dumont se sort superbement de cet exercice virtuose par un jeu limpide et clair qui sauvegarde les parties sans jamais nous faire oublier Bach.
Le Concerto Italien du même Jean Sébastien Bach est l’un des morceaux les plus joués de son répertoire. Transcription d’un concerto “dans le goût italien“ tel que le concevait Vivaldi, il doit refléter l’opposition entre la partie du soliste et celle de l’orchestre. Bach traduit parfaitement cette dualité par une alternance de voix aigues et de voix graves émaillées de trilles et de triples croches qui tonifient le concerto en accentuant la partie de chacune des mains.
François Dumont sait jongler avec les sonorités, avec les tutti, avec les soli, comme s’il disposait d’un clavecin à deux claviers. Tout au long du morceau, une vivifiante clarté souligne les harmonies de chaque instrument comme le faisait Vivaldi dans ses concertos pour violon.
Ecouter l’andante est toujours un plaisir quand il est joué sans fioritures et qu’il s’étale comme une longue volute qui ne se réalisera qu’avec la fin du mouvement et le début de ce presto brillant qui va conclure le morceau, un presto “enlevé“ où François Dumont fait joliment sonner la main gauche comme un orchestre qui soutient le soliste avant de terminer par un rappel lyrique du thème initial.
François Dumont “a gardé Chopin pour la fin“.
Il y est à l’aise, son jeu est sincère et toujours généreux. Dans cette sonate, il peut faire preuve d’une de ses grandes qualités, faire sonner les basses, les marquer pour rythmer le morceau et faire ressurgir sans cesse l’architecture du morceau. Cette sonate, un des sommets du“ Haut Romantisme“ où Chopin atteint la plénitude, força l’admiration de ses contemporains, Liszt s’en inspira et la copia, Brahms la fit éditer, les plus grands interprètes la jouent depuis sa création.
François Dumont conduit parfaitement cette chevauchée romantique, il retrouve les accents de Cortot qui comparaît le scherzo au battement des ailes d’un oiseau et conclut ce concert par un presto final impétueux.
Le pianiste gratifie son public de cinq bis, une pièce de Reynaldo Hahn et des valses de Chopin. Pendant la dernière, une des valses brillantes, deux jeunes filles dansent la valse dans un coin du paradis, la galerie du haut : beau succès, cette musique là est toujours bien vivante.
On pourra retrouver François Dumont dans un CD qui sortira le 3 février, CD consacré à Bach.