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Catégorie : Concerts

Cycle Mozart-Bruckner à la Philharmonie de Paris : Daniel Barenboïm et la Staatskapelle de Berlin La célèbre phalange « prussienne » Staatskapelle Berlin, vieille de cinq siècles dont la naissance remonte à 1570, créée par le prince électeur de Brandebourg, était de passage à la Philharmonie de Paris dans le cadre d'une tournée européenne, sous la direction de son chef titulaire depuis 1992, le pianiste et chef d'orchestre éminemment reconnu dans le monde entier, Daniel Barenboïm. Une dualité artistique expliquant probablement l'association des deux compositeurs, Mozart et Bruckner, dans un même programme. Association relevant plutôt du mariage de la carpe et du lapin tant il s'agit là d'univers sonores bien différents, mais un retour à l'unité assuré par la personnalité même du chef israélo-argentin reconnu conjointement comme un pianiste remarquable, à qui l'on doit la première intégrale des concertos pour piano et orchestre de Mozart enregistrée avec l'English Chamber Orchestra, et un chef d'orchestre tout aussi remarquable, à qui l'on ne doit pas moins de trois intégrales au disque des symphonies de Bruckner, enregistrées avec les Berliner Philharmoniker, le Chicago Symphony Orchestra, et enfin la Staatskapelle de Berlin ; celle-là même avec laquelle il donne la présente intégrale en live.

Des concerts d'ouverture de la saison, on l'aura compris, capables d'attirer les foules à la Philharmonie par le prestige des interprètes et par la curiosité et la densité du programme.

 

Le premier concert associait le Concerto n° 24 de Mozart et la Symphonie n° 4 dite « Romantique » de Bruckner. Il convient de signaler d'emblée l'exceptionnelle qualité musicale de la Staatskapelle de Berlin qui jamais ne se démentira tout au long de cette série de quatre concerts. Le Concerto n° 24 date de 1786, composé dans la douleur morale et matérielle, qui ne cessera plus d'accabler le compositeur jusqu'à sa mort,  est caractérisé par l'équilibre existant entre soliste et orchestre avec une grande importance accordée aux vents. Pathétique, expressif, intériorisé et profond, chargé de détresse et de joie, il s'agit indiscutablement d'une des plus belles compositions mozartiennes. Dirigeant du piano Daniel Barenboïm, après une entame empreinte de gravité, en donna une vision assez convaincante associant subtilement drame et cantabile. Après une cadence du premier mouvement un peu modifiée par ses soins, le mouvement lent séduisit par sa délicatesse, la clarté et la souplesse de son phrasé, avant un mouvement final plein d'énergie où le soliste s'amusa, avec pertinence et brio, à répondre aux différentes interventions orchestrales. Après la pause, la première symphonie brucknérienne choisie par le maestro était la Symphonie n° 4. Composée en 1874, elle connut plusieurs révisions, comme souvent chez Bruckner, avant sa version définitive qui fut donnée en 1881 sous la direction de Hans Richter. De caractère à la fois rêveur, idéaliste, conquérant et visionnaire, la quatrième symphonie pourrait être interprétée comme un hymne à la Nature (d'où son titre ?) et comporte quatre mouvements, le premier marquant le début d'une lente ascension vers la lumière annoncée par un appel de cor, le second en forme de marche funèbre d'une sublime beauté, majestueuse (altos), un troisième, célèbre tableau de chasse avec une forte dominante cuivrée, jamais confuse, très contrastée et nuancée, avant de conclure sur un final véhément et péremptoire ne laissant aucune place au doute, avec une coda grandiose s'élargissant aux dimensions mêmes de la Création dans une puissance visionnaire. Daniel Barenboïm en donna une vision, somme toute, assez classique s'appliquant à sculpter admirablement la masse sonore jusqu'à la transparence, dans un constant souci de clarté, mais sans ferveur, prisonnier d'une immanence apollinienne. Une progression transversale alors que nous l'aurions largement préféré plus verticale.

 

Point de verticalité non plus lors du deuxième concert mettant en miroir le Concerto n° 27 et la Symphonie n° 5.  Le Concerto n° 27, composé en 1791, est le dernier concerto pour piano du compositeur salzbourgeois. Écrit dans un contexte socialement défavorable mais porté par un grand élan créateur il est contemporain des derniers chefs d'œuvres, nous laissant une impression douce amère mêlant sourire et larmes. Différent du Concerto n° 24, il se développe dans un climat clair obscur, plus sombre, sans galanterie. Toujours d'une absolue maitrise du clavier Daniel Barenboim nous en livra une fois encore une lecture éminemment classique, arguant d'une belle sonorité non exempte d'une certaine lourdeur dans le troisième mouvement. Mais le plus dur restait à faire avec la Symphonie n° 5 d'Anton Bruckner. Une œuvre d'une redoutable difficulté d'interprétation du fait de l'âpreté et de la complexité de son écriture contrapuntique majorée encore par la gravité du message véhiculé, car, comme à son habitude, c'est à Dieu que s'adresse le compositeur de Saint Florian. Une symphonie composée en 1876, contemporaine de la création du Ring wagnérien, à la dramaturgie complexe, au final grandiose entrelaçant fugue et choral, considérée comme la symphonie la plus théologique du compositeur. Véritable cathédrale sonore, il ne l'entendit jamais. Elle nécessite un complet engagement de l'orchestre et une précision d'exécution qui en rebuta plus d'uns parmi les plus grands. Daniel Barenboïm avait choisi en la circonstance de renforcer l'effectif des vents et notamment des cuivres. Un choix qui s'avèrera peut être plus délétère que judicieux (ce renforcement de cuivres ne devant se limiter qu'au Finale et encore…) ayant pour effet immédiat non pas d'élever le discours, mais à l'inverse d'en majorer la lourdeur. Une interprétation classique donc, d'une réalisation orchestrale parfaite, avec des vents irréprochables, équilibrée avec une gestion savante des crescendos, d'une lumineuse clarté et d'une parfaite cohérence architecturale, à laquelle manquait toutefois l'élévation, l'allant et la ferveur qui marquent les interprétations de référence, comme celles de Jochum en particulier.

 

Pour le quatrième et dernier concert de la série, point de concerto pour  piano, remplacé par la Symphonie concertante pour hautbois, clarinette, cor et basson de Mozart, appariée à la célébrissime Symphonie n° 7 de Bruckner. Une soirée commençant donc par une énigme tant cette symphonie concertante pose de problèmes concernant, au premier chef, sa genèse. Il semble que cette œuvre, dont la forme est assez inhabituelle dans la production mozartienne, ait été initialement prévue pour être jouée à Paris au Concert Spirituel par des instrumentistes de Mannheim. Le début de la composition se faisant lors du séjour du compositeur à Paris en 1778. Du fait d'intrigues locales (?) cette symphonie ne sera pas donnée, Mozart laissant la partition à Paris… Elle ne réapparut que bien plus tard, en 1870, laissant planer un doute sur sa paternité mozartienne puisqu'oubliée pendant près d'un siècle ! Quoi qu'il en soit, il existe indubitablement des traits mozartiens, ne serait que par le charme caractéristique qui s'en dégage à partir du double dialogue entretenu par les quatre solistes et par l'orchestre, dans un discours d'une grande souplesse. Compte tenu de la qualité des pupitres de vents de la Staatskapelle, on imagine aisément que Gregor Witt au hautbois, Matthias Glander à la clarinette, Ignacio Garcia au cor et Mathias Baier au basson surent faire leur miel d'une telle aubaine, nous donnant à entendre, ce soir, une interprétation d'anthologie. Venait ensuite la Symphonie N° 7 d'Anton Bruckner. Symphonie célèbre, symphonie très attendue, symphonie dont l'interprétation fut probablement la plus réussie de cette série, comme si les doutes entachant les interprétations précédentes avaient finalement disparu, laissant la composition brucknérienne resplendir de toute sa clarté, de toute sa plénitude. Composée en 1883 cette symphonie constitue un véritable hommage, notamment dans l'adagio,  au maitre de Bayreuth que Bruckner chérissait. Quatre mouvements s'y succèdent, le premier assez complexe dans son architecture laissant une large place au silence et aux ruptures rythmiques au point de paraitre parfois décousu, le second empreint de déploration contenue s'achevant dans un climat de consolation, assez théâtralisé par la direction de Barenboïm, le troisième très rythmique bien mené et un final conduisant à une coda lumineuse. Une interprétation, encore une fois éminemment classique, parfaitement claire et équilibrée, sans lourdeur cette fois, tendue par une bonne dynamique, sans sacrifier à la beauté de l'instant, ce qui serait, avouons-le, dommage avec une phalange d'une telle qualité, mais d'émotion peu. Et de ferveur pas. Prochains rendez-vous en  janvier et septembre 2017.