Dans le cadre d'une intégrale des symphonies de Bruckner, couplée avec des concertos pour piano de Mozart, comme il aime le faire pour associer ses talents de chef et de soliste, Daniel Barenboim dirigeait la Sixième Symphonie, pour ce troisième concert parisien à la Philharmonie. L'empathie du chef pour ce compositeur est connue, qui en épouse les vastes territoires inspirés comme les rudes contrastes dynamiques. Et il est fascinant de comparer son approche à celle de Mariss Jansons qui avait inscrit la même œuvre à son programme un mois plus tôt à Salzbourg. Si le letton semble prendre son temps et se monter contemplatif, Barenboim place d'emblée sa vision sous un angle résolument dramatique. Le maestoso initial en est un parfait exemple : thèmes tracés nets, transitions plus resserrées, lyrisme asservi à une dramaturgie visant un impact sonore indéniable, au développement en particulier dont les tuttis sont assénés. La thématique complexe est éclairée par un geste ample et limpide, jamais sollicitant. L'adagio montre une sereine solennité grâce à un tempo mesuré mais pas trainant, tempérant ce que ce passage peut avoir de mélancolique, comme lors du

thème de marche funèbre. La coda sera paisible. La plastique sonore est remarquable : on mesure combien la Staatskapelle Berlin a acquis aux cordes une texture d'une homogénéité enviable. Du scherzo, Barenboim déchaine les égarements fantastiques et met en exergue cette étrangeté du trait qui caractérise ce type de mouvement chez le maître de Saint Florian. C'est vif argent, légèrement épique. Le Trio contraste par un dessin plus serein. C'est sans doute au finale que la vision s'avère la plus intéressante, qui libère un poids dramatique où la familiarité du chef avec le langage opératique fait son œuvre : sa dramaturgie est pleinement assumée par d'intéressants accroissements du rythme qui donnent vie à la dialectique savante du compositeur au fil des méandres de la pensée, de ce thème qui se cherche, s'installe, se développe jusqu'au climax grandiose. Barenboim évite toute baisse de tension par ces subites accélérations et des transitions là encore réduites au maximum. Et la gigantesque coda vient naturellement couronner une exécution magistrale. Où la Staatskappele aura brillé : partout la somptuosité de l'orchestre berlinois comme sa cohésion sautent aux yeux. Jamais l'importance de l'intrumentarium (16 premiers violons, 10 cellos, 8 contrebasses) ne donne le sentiment de masse. Comme la vision de Barenboim aura convaincu, épousant une manière ''terrienne'' bien en harmonie avec le vrai discours brucknérien.

 

 

 

En première partie, Barenboim jouait et dirigeait le concerto N° 26 de Mozart K. 537, dit « du Couronnement ». Le sacre dont s'agit est celui de l'empereur Leopold II, en octobre 1790 à Francfort. Mais en fait Mozart, qui n'y était pas invité, l'aurait joué à l'occasion des festivités et non pas pour celles-ci. L'œuvre achevée en 1788, avait déjà été créée  l'année suivante à Dresde par le compositeur. En tout cas son caractère solennel accrédite son titre. A l'exemple de l'allegro et son introduction orchestrale anormalement longue, que Barenboim prend de manière virile. Tout comme la partie soliste qui tresse sa mélodie à part dans un développement connaissant quelques explosions de gammes et d'arpèges. La cadence que l'interprète donne de son cru - car Mozart n'en a pas laissée - évoque un thème emprunté aux Noces de Figaro. Au larghetto le piano énonce un chant très sinueux, d'une expressivité discrète, loin d'un retour au style galant qu'on a souvent prétendu y voir. Lequel est repris par l'orchestre. Une  cantilène du seul piano occupe le centre du mouvement. Barenboim impose un certain nombre de ralentissements çà et là. Le finale allegretto, de forme rondo, est très opératique dans cette interprétation, vif, enjoué. Si le piano est conçu ici comme virtuose, la symbiose soliste-orchestre reste très achevée. En écoutant Barenboim égrener ces pages on ne pouvait pas ne pas se souvenir : que de chemin parcouru depuis cette première intégrale donnée avec l'English Chamber Orchestra  dans les années 70 à Pleyel !