Il existait au moins trois excellentes raisons d'assister à ce concert de gala clôturant la saison au Théâtre des Champs-Elysées, un concert très attendu expliquant l'affluence du public parisien avenue Montaigne. La première de ces raisons étant le passage à Paris de l'Orchestre Philharmonique de Vienne, d'ailleurs habitué du lieu puisqu'il s'y produit deux fois l'an depuis de nombreuses années, la deuxième, la présence sur scène de la star des ténors du moment, Jonas Kaufmann, et enfin la troisième, un superbe programme viennois associant Beethoven, Richard Strauss et Gustav Mahler, taillé sur mesure pour la prestigieuse phalange. A la baguette le chef britannique Jonathan Nott, ancien directeur de l'Orchestre de Bamberg, prochainement attendu à la tête de l'Orchestre de la Suisse Romande, remplaçant Daniele Gatti initialement prévu, mais indisponible du fait d'une blessure récidivante à l'épaule.

L'Ouverture symphonique de Coriolan de Beethoven débutait la soirée, une pièce composée en 1807 qui dresse la figure du héros face à la foule, à l'histoire et au destin, tout un monde et une lutte emblématiques chers à Beethoven. Une composition concise, reconnue comme un des premiers poèmes symphoniques, qui ouvrira la voie à nombre de compositeurs ultérieurs comme Liszt ou Richard Strauss notamment qui préfèreront cette forme de musique à programme, refusant de se mesurer avec le maître de Bonn dans le domaine purement symphonique…Une partition qui démarre fortissimo sur des accords de trompette, laissant une large place aux vents et aux cordes graves saisissant l'auditeur à bras le corps pour ne plus le lâcher jusqu'au renoncement du héros. Une tragédie courte mais intense dont Jonathan Nott donna une vision très contrastée à la fois lyrique et épique, héroïque et dynamique, de très belle tenue. Suivaient deux œuvres du répertoire post romantique, Mort et Transfiguration (Tod und Verklärung) de Richard Strauss et Le Chant de la Terre (Das Lied von der Erde) de Gustav Mahler. L'œuvre de Strauss, composée en 1888,  narre les souvenirs d'un homme alité se souvenant de sa jeunesse. Réconforté par l'espérance d'un au-delà radieux, le héros retrouve enfin la sérénité avant de s'éteindre. Sujet morbide, avouons-le, dans lequel certains ont voulu voir une sorte de rédemption et d'accès à l'éternité par l'idéal artistique…Une occasion plutôt pour le compositeur viennois de coucher sur le papier une partition très contrastée, pleine d'énergie, magnifiquement orchestrée dont, là encore, le chef britannique donna une lecture toute empreinte d'urgence et de dramatisme conduisant à une sérénité sonnant un peu faux car entachée d'une certaine grandiloquence. Une interprétation très narrative, engagée, parfaitement en place.

 

 

Pour conclure : Le Chant de la Terre de Mahler interprété par Jonas Kaufmann dont l'étendue de la tessiture permet au ténor allemand de chanter les deux rôles, le plus souvent dévolus à un ténor et une alto. Une partition très originale, datant de 1907, où Mahler parvient à accomplir ce qui restera pour lui une obsession constante pendant toute sa vie de compositeur dans le désir de réaliser la fusion entre le Lied et la symphonie. Avec le Chant de la Terre et la Neuvième Symphonie, nous retournons au Moi profond de Mahler. Composé dans une période de créativité difficile, après la crise de 1907 qui verra son départ de l'Opéra de Vienne, la mort de sa fille aînée  Putzi et la découverte de sa cardiopathie, Mahler a conscience de la nécessité de poursuivre son œuvre  malgré la solitude, la menace de mort, quasiment acceptée. Le travail semble son seul dérivatif, conçu comme un réconfort. Par le Chant de la Terre, Mahler retrouve le chemin de lui-même en reprenant son inlassable quête de construction, réalisant l'apogée de l'esprit romantique en reliant subjectivité de l'expression et raffinement de la technique. Conçu pour échapper à la malédiction des Neuvièmes symphonies (Beethoven, Schubert, Bruckner), construit à partir de sept poèmes chinois du VII ème  au IX ème siècle de notre ère, découverts dans le recueil La Flûte Chinoise de Hans Bethge, il s'agit d'une véritable symphonie de Lieder pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre. Mahler y évoque la condition humaine : l'ivresse et le désespoir, la solitude et la nature, la jeunesse, la beauté, le printemps et enfin l'adieu à l'ami se terminant dans un murmure sur le mot « ewig » (éternellement) répété sept fois comme un rite sacré qui laisse entrevoir le passage de l'intime à l'universel, transition qui se confirmera dans la Neuvième Symphonie. On regrettera peut-être une trop pesante lenteur dans l'interprétation de cette superbe partition avec parfois un problème d'équilibre entre chanteur et orchestre. Par ailleurs, le fait de chanter les deux parties, s'il constitue assurément un exploit vocal technique, retire à l'œuvre beaucoup d'émotion et de couleurs, ne serait-ce que par une certaine monotonie de timbre. Si cette façon d'envisager cette œuvre ne nous séduisit qu'à moitié, on ne saurait toutefois mettre en doute la qualité vocale superlative du ténor allemand Kaufmann ni la qualité musicale de la phalange viennoise qui sembla pour l'occasion retrouver un lustre quelque peu terni lors de ses dernières prestations, notamment au niveau des cuivres. Un beau concert et un triomphe bien mérité !