Imprimer
Catégorie : Concerts

Pour son récital parisien à la Philharmonie de Paris, Yuja Wang n'a pas lésiné sur les moyens. Changement complet de programme : aux Chopin, Bach et autre Schoenberg annoncés sont substitués Brahms, Schumann et Beethoven. Amusante gimmick question tenue vestimentaire aussi, avec talons aiguilles et robes dernier cri, alternant le blanc à paillettes et après la pause, le noir quasi phosphorescent pour dégager une fort jolie jambe. Mais une fois au clavier quelle métamorphose ! La fluette chinoise au sourire un peu coincé se transforme en la plus avisée des interprètes. La semble-t-il timide jeune femme se mue en pianiste d'une étonnante autorité. Son programme le montre à l'envi. De Brahms d'abord les Ballades op. 10 Nos 1 et 2, deux premiers volets d'un ensemble de quatre pièces écrites en 1854, inspirées d'une ballade écossaise « Edward ». Brahms y montre son génie de la narration suggérée. La première, andante, dont

Schumann louera l étrange nouveauté », est sombre, d'un puissant sous entendu tragique pour conter le dialogue d'une mère et d'un fils qui aurait tué le père, étrange et dépouillée aussi. La seconde est plus contrastée au fil de ses trois épisodes, dont le premier ppp, presque effleuré par Yuja Wang, ouvre un autre forte, comme asséné. La coda est toute de féérie. La maestria de la pianiste s'affirme d'emblée dans ces deux morceaux chargés d'atmosphère poétique. Elle va se déployer de manière encore plus topique avec les Kreisleriana op. 16 de Schumann. Un grand morceau de piano, certes, dont le titre évoque le héros sorti de l'imagination de E.T.A. Hoffmann, Kreisler, être de folie. Prémonition du mal qui l'atteindra lui aussi, ou simple exacerbation d'une pensée fertilisée par un récit fantasque, écrit en 1838, lors que traversant une phase personnelle épouvante – sa passion contrariée pour Clara Wieck -, ce cycle de huit morceaux présente un visage morcelé et pourtant d'une étonnante unité. S'y croisent les deux manières familières chez Schumann, de Florestan (les pièces vives) et d'Eusébius (celles plus lyriques). Mais cela peut être mêlé à l'intérieur d'un même morceau. Il y a quelque chose d'effrayant dans ce discours morcelé que Yuja Wang détricote avec aisance, jouant d'un ambitus extrêmement large, du murmure pppp à la poigne la plus affirmée dans les ffff. Usant ce faisant de la pédale avec largesse pour créer un enveloppement sonore. C'est le cas du premier mouvement (molto agitato), d'une grande fébrilité, du troisième, pareillement agitato, à l'ostinato rythmique très résolu dont l'épisode central plus apaisé ne relâche cependant pas la pression. Ou encore du cinquième exalté dont Wang mène l'incoercible crescendo de main de maître. Les sections plus lyriques contrastent habilement car la pianiste possède un art bien à elle de creuser le fossé dynamique : colloque intime du second volet (intimo, molto affettuoso), infinie tendresse du quatrième, façon de berceuse du sixième, d'une beauté plastique à couper le souffle. 

 

La Sonate N° 29 «  Hammerklavier » op. 106 de Beethoven formera la seconde partie du concert (en fait la deuxième comme on le verra). Autre monument de la littérature pianistique, requérant parait-il une force virile, une santé de fer pour en escalader les parois. Yuja Wang l'aborde avec humilité, mais vite affirme un tempérament de feu et là encore une poigne que bien de ses confrères masculins peuvent lui envier. Le fameux « fil à retordre » donné aux pianistes « lorsqu'on la jouera dans cinquante ans », selon la boutade de son auteur ! S'affirme sans ambages une des idées force du pianisme de la chinoise : le jeu sur la dynamique, qui se traduit par une palette extraordinairement élargie. La sonate ''au marteau'' qui, elle aussi, livre deux visages antagoniques, « soit comme combat sans pitié, soit comme un colloque apaisé », dira Romain Rolland, va en livrer moult exemples. Un début finalement assez sage dans ses premiers accords et un élan rythmique amorcé d'une bienfaisante fluidité. Les choses vont s'animer rapidement avec les octaves assénés mais aussi le bel adoucissement du deuxième thème. Le développement sera colossal pour se désagréger dans une coda immatérielle. Le scherzo voit la pianiste étaler une force, en particulier à la main gauche, proprement formidable dans le flux et reflux des thèmes ; et le trio renchérit dans sa section presto, haché, presque démoniaque avant une cadence hyper prestissimo. Vient un adagio lunaire, ''appassionato e con sentimento'', progressant au fil des méandres de la pensée beethovénienne, immense et intarissable, comme il en ira de l'adagio de la IX ème Symphonie. Il ne faut pas se perdre dans cette « profonde Confession », cette « puissante méditation passionnée » (ibid). Wang tient son monde en haleine par un discours d'une apparente simplicité, très travaillé en fait ; cela finit sur les cimes, « pour s'évanouir en arpèges - tutte le corde – ppp... », souligne encore Romain Rolland. Le largo, transition qu'on a dit labyrinthique, en tout cas étrange, comme improvisée, est impressionnant et introduit le finale sur une attaca majestueuse et subite. La ''digitalité'' tient du prodige en termes de rapidité du trait, de façonnage dynamique pour des forte impérieux, de force de frappe peu ordinaire ! Se déjouant de toutes les difficultés ici accumulés par le compositeur. Qui avoua à un proche : « Maintenant, je crois que je sais écrire ». Désormais il faut compter avec ce bout de fille qui vous construit sans vergogne, et de quelle manière, cette périlleuse sonate.

 

Une ovation sans fin ouvre une série de bis dont la longueur est digne de ceux qui concluent un concert de Sokolov. On y entend Marguerite au rouet de Schubert, la fameuse paraphrase de la Marche turque de Mozart agrémentée jazzy (déjà expérimentée au Théâtre des Champs-Elysées), un Chopin légèrement maniéré, un arrangement de thèmes de Carmen d'une virtuosité époustouflante et d'une vitesse à peine croyable lors de l'évocation de la danse frénétique qui ouvre le II ème acte, outre d'autres pièces romantiques. Elle est espiègle, généreuse et grande. Et sourit largement enfin !