Un concert de la sorte se mérite : l'intégrale des trois Quatuors pour piano et cordes de Brahms par Christian Tetzlaff, Tebea Zimmermann, Clemens Hagen et Leif Ove Andsnes. Mais avec de tels interprètes, il devient un bonheur. Et ce fut le cas tout au long de cette vaste soirée au Théâtre des Champs-Elysées, dense, passionnée, lumineuse, infiniment musicale. On joue souvent le Premier quatuor op. 25 en sol mineur. Une référence, doublée d'un souvenir personnel : l'interprétation dans les années 1980, donnée dans cette même salle, pour le dernier concert parisien du Quartteto Italiano, avec un jeune pianiste du nom de Maurizio Pollini ! Mais les deux autres se font plus rares, même au disque. Aussi les entendre d'affilée est

comme une sorte de révélation. L'opus 25, Brahms l'achève 1861, dans la fougue d'une jeunesse débordante d'activité. On est frappé d'emblée par la liberté de la forme, plus encore que par la combinaison inaccoutumée piano cordes. A l'aune des divers épisodes du premier mouvement et de sa richesse thématique. Ce sera un vrai jaillissement, débordant d'énergie, d'engagement, qui ne se se tarira pas au fil des trois autres mouvements. Nos quatre mousquetaires prennent cet allegro à bras le corps, d'un modernisme insoupçonné. Ce qui se confirme à l'intermezzo, aérien, rêveur, muni d'un trio ''animato'' qui s'avère fantasque dans sa tonalité nocturne. L'andante con moto, vaste cantilène en trois parties, sera tout aussi libre, le discours se faisant  presque orchestral. Du finale, un « rondo alla zingarese » bien senti, ils ménagent les diverses variations avec entrain et fantaisie et la conclusion prestissime en deviendra irrésistible. Une exécution mémorable. Le Deuxième quatuor op. 26, en la majeur, composé simultanément avec le premier, est d'une toute autre facture. Moins directement séduisant, il est de caractère plus intérieur, mais aussi moins aventureux du point de vue formel. Il complémente le précédent pourtant. Une petite cellule rythmique inonde le premier mouvement, allegro non troppo, et on admire le sens de la digression brahmsienne ; l'équivalent des fameuses ''divines longueurs'' de Schubert peut-être ! Le poco adagio offre une belle effusion en particulier dans le jeu du piano, et les dernières pages ppp sont révélatrices de tout l'art de Brahms. Du scherzo les quatre interprètes donnent une lecture fluide et magistralement proportionnée. Le finale bien scandé se partage deux thèmes, l'un fiévreux, l'autre lyrique, qui vont se mêler au fil d'un développement là encore substantiel et les toutes dernières phrases seront négociées à une vitesse vertigineuse que seuls des musiciens de cette trempe peuvent soutenir avec une telle maestria.

 

Celle avec laquelle ils abordent le Troisième quatuor op. 60 (1875) est tout aussi renversante. Avec cet ultime pièce pour la formation piano-cordes, le langage se complexifie. Et on dénote quelques solos du violon, de l'alto, du piano bien sûr. La tonalité est plus austère : c'est le Brahms de la maitrise de la maturité, comparé à celui de l'héroïsme de la jeunesse. Encore que des études ont montré que la composition de cette pièce aurait été longue et aurait débuté en 1861, en même temps que les deux autres. Une introduction précède l'entrée du premier thème de l'allegro, lequel sera passionné, exalté presque ; impression qui perdurera tout le reste de l'œuvre. Le scherzo, très libre, est léger mais non sans véhémence. Le beau cantabile de l'andante, introduit par le violoncelle et le piano, puis repris par le violon et l'alto, nous mène sur les cimes d'un Lied expressif. Du finale, d'une rare complexité, les interprètes déjouent les aspérités techniques par une exécution proprement inouïe. Ils seront justement fêtés. Quel marathon en effet ! Un concert comme il en est peu, au cœur de la musique grâce au génie et à la générosité de musiciens d'exception.