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Catégorie : Concerts

 

 

L'orchestre Philharmonique de Radio France, avant de débuter son festival annuel « Présences » consacré à la musique contemporaine, donnait au public parisien un concert d'exception consacré au compositeur français Henri Dutilleux. Disparu à l'âge de 97 ans en 2013, il aurait eu 100 ans aujourd'hui. Un programme totalement centré sur ses œuvres, musique symphonique et musique de chambre, permettant d'apprécier, sur ce court échantillon,  la qualité et l'originalité de sa musique reconnue dans le monde entier. Entre cristal et nuée, entre ordre et chaos, une œuvre, comme une dialectique du temps entre humain et cosmique, entre forme et matière.

 

 


Henri Dutilleux / DR

Ni d'avant garde, ni engagée, une musique de la présence et de l'écoute, une mise en résonance du monde, sorte d'impressionnisme introspectif, utilisant la technique de la variation-métamorphose, portée par l'aspiration à une harmonie supérieure. D'une indépendance qui n'est pas sans rappeler celle de l'écrivain Claude Simon, refusant de s'attacher à une quelconque école, désireux de rester toujours fidèle à lui-même, la composition est pour Dutilleux un travail solitaire, nourrie de l'étude des Anciens (Bach) et des Modernes (Roussel, Stravinski, Hindemith) empreinte d'académisme (Grand Prix de Rome 1938), plus tard hantée par l'image du double et du miroir (2ème Symphonie), habitée par une modernité faite de métaboles, métaphores et métamorphoses. Un tournant décisif semble se faire, dans son œuvre, au cours des années 60, avec Métaboles et Tout un monde lointain, marqué par l'apparition de dissonances, de rythmes plus saccadés, de juxtapositions et de synthèse, images de deux mondes qui s'enlacent, l'humain et le cosmique, dans un prodigieux travail de mémoire, bien différent des leitmotivs wagnériens, puisqu'émergeant de la dynamique langagière de la musique, elle-même. Musique pure, riche en correspondances picturales, poétiques, symboliques, sacrées, mystérieuse et magiques où la nuit tient une place essentielle, lieu de tous les possibles où l'œil écoute et où l'oreille voit.

 


Esquisses de « Métaboles »

 

Quatre compositions étaient au programme ce soir, sous la direction de Kwamé Ryan. Les Citations (1985-1991) pour hautbois, clavecin, contrebasse et percussions, comportant deux pièces, For Aldeburg 85 et From Janequin to Jehan Alain, parfaites illustrations des rapports que Dutilleux entretenait avec la mémoire puisque chacune des Citations fait référence à un musicien, la première dédiée à Peter Pears à l'occasion de son 75e anniversaire et la seconde, introduisant la contrebasse, rappelant Jehan Alain, ami de Dutilleux et Clément Janequin, maitre du chant polyphonique du XVIe siècle. Dans cette courte pièce Dutilleux donne libre cours à son gout des couleurs instrumentales dans ce qui pourrait paraitre comme une improvisation aux accents parfois jazzy. Métaboles pour grand orchestre, probablement une des œuvres les plus connues et les plus jouées du compositeur français, composée en 1964, est une sorte de concerto pour orchestre, emblématique de cette propension à la métamorphose largement présente dans l'œuvre de Dutilleux où la musique apparait comme un grand rituel de fascination du son dont les figures se répartissent dans un « temps circulaire, espèce d'épiphanie sonore de l'éternel mouvement des métamorphoses naturelles ».  Chacune des parties donne la parole à un pupitre particulier (bois, cordes, percussions, cuivres puis tutti) utilisant différents titres (Incantatoire, Linéaire, Obsessionnel, Torpide et Flamboyant) qui affirment au grand jour les couleurs de l'orchestre et les fantasmes émotionnels du compositeur. Préludes pour piano solo, composé entre 1973 et 1988, est un ensemble de pièces autonomes regroupées en 1994 sous la forme d'un triptyque. Passage de l'ombre à la lumière dans « D'ombre et de silence » dédié à Arthur Rubinstein, « Sur le même accord » nous entraine dans une immobilité tournoyante tandis que « Le jeu des contraires » achève ce triptyque sur une écriture en éventail avec réduction progressive et symétrique des intervalles.  La Symphonie n° 2 « Le Double » concluait le concert. Magnifique fresque orchestrale, créée en 1959, qui installa définitivement Dutilleux parmi les grands symphonistes, elle oppose, en miroir, un grand orchestre et un groupe de douze musiciens où le langage musical devient capable de se dédoubler, de s'unir ou de résonner faisant apparaitre le double, une dualité qui nous interroge…Une partition riche en timbres, effets d'écho et résonances, en jeux dynamiques de rythmes et de tonalités, en séquences sérielles qui en expliquent la complexité lumineuse se terminant sur une note interrogative…Une belle soirée à mettre au crédit du « Philhar » et un bien bel hommage à Henri Dutilleux.