Il est rare qu'on commente à la fois un concert et un disque du même programme. L'actualité l'impose avec l'intégrale pour piano de Ravel donnée simultanément au Théâtre des Champs-Elysées et au disque, par Bertrand Chamayou. Voilà un musicien de l'eau la plus pure et un homme que le chalenge n'est pas de nature à effrayer ! On se souvient de son intégrale des Années de pèlerinage de Lizst (CD Naive) qui fusa comme un coup de tonnerre. Interpréter Ravel ? C'est « trouver un ton personnel, et donc une certaine liberté au sein d'un texte d'une extrême précision », remarque-t-il. Ses tempos sont plutôt allants ; et on pense à l'assertion de Manuel Rosenthal pour qui les indications de tempos de Ravel sont des garde-fous plus que des exigences strictes. On sait à cet égard les échanges vifs entre l'auteur et son interprète favorite Marguerite Long. Chamayou d'ajouter : « on ne peut avoir prise que sur les détails, il faut peaufiner, ciseler, trouver des changements d'éclairage, mais ne rien surligner. Tout se joue entre les lignes ».

 

 

Belle formule ! Qu'on vérifie au fil de ces exécutions données par cœur, autre prouesse ! Le concert, comme le disque, débute par Jeux d'eau (1901), magnifique entrée en matière dans la poétique ravélienne. On admire d'emblée l'absolue fluidité alors que « Ces pages s'éloignent autant de la description que de la confidence » (Marguerite Long, in '' Au piano avec Maurice Ravel'', Julliard) ). Miroirs (1904-5) affirment la modernité du langage de Ravel, dont le titre « souligne ce que les Impressionnistes ont simplement démontré, la prééminence du reflet sur l'image directe dans la sollicitation de notre sensibilité et l'indispensable édification du rêve » (ibid.). Le raffinement de « Noctuelles », le mystère d'« Oiseaux tristes », égrené sur deux notes, comme plus tard « Le gibet », le balancement d'« Une barque sur l'océan », traversé  de coups de tabac rageurs, ses fusées de vent dans le medium du piano, la houle cinglante des trilles de l'extrême aigu. Chamayou montre une sensibilité extrême pour cette « écriture très pédalée et fondue » ( ibid.). « Alborada del gracioso » dessine une Espagne plus vraie que nature, dans ses rythmes, ses couleurs, sa théâtralité (''gracioso'' fait référence à quelque bouffon), son animation débordante (les notes en chapelet sauvagement répétées) et sa grâce pas trop appuyée, que Chamayou ne souligne justement pas. « Vallées des cloches » verra son thème central joué dans un tempo rigoureusement égal (comme il doit en être de l'introduction du deuxième mouvement du Concerto en Sol) pour en traduire le lyrisme serein et contemplatif. Avec les Valses nobles et sentimentales, Chamayou nous fait toucher la magie des sortilèges ravéliens : vigueur assénée (1ère), charme mélancolique de la deuxième, légèreté, celant quelque chant plus ample (3 ème), joyeuse animation (4 ème), distillant des harmonies recherchées (5ème, marquée ''presque lent'', avec ses syncopes éthérées, caressées par le pianiste), vivacité de la 6ème, temps de valse tourbillonnante de la suivante. A l'« Epilogue », sorte de récapitulation, c'est comme un thème apaisé qui se souvient de lui-même.


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Gaspard de la nuit (1908), la pierre angulaire, Chamayou la domestique avec maestria, asservissant la difficulté. « Ondine » et son clapotis de notes aiguës est d'une grande pureté, fluide dans ses changements de rythmes incessants. Le mouvement fluctuant des ondes comme la tourbillonnement de la sirène, tout cela est pure magie. A l'heure de « Le gibet », « esquisse sonore et lumineuse que le lointain estompe » (ibid.), le glas immuable et lancinant d'une cloche lugubre, l'extrême clarté du jeu de Chamayou le magnifie. Car rien ne lui échappe, définition des plans, maitrise de l'intensité, nuances infinitésimales, comme du pp au ppp, legato parfait, uniformité voulue du discours, et aussi toute sa simplicité. Avec « Scarbo », c'est le fantastique, là encore avec ses brusques changements de rythmique, ses traits empoignés transcendant le volume sonore (des aigus éthérés, des graves résonnants), sa virtuosité diabolique (des cascades de notes répétées, dignes de Scarlatti), ses dissonances audacieuses fièrement assumées. Et cette fin au-delà du rêve cauchemardesque. Là encore une grande interprétation. La Sonatine (1903-5) est sans doute plus que ce que son nom suggère. Un petit bijou de finesse. Ses trois épisodes sont autant de perles. Chamayou prend le « Modéré » assez rapide, à la différence des préconisations de Marguerite Long. « Mouvement de menuet » et ses indications de rallentendos sont bien respectées où «  l'effet de ralenti doit venir de la nuance et de la sonorité plus que d'un véritable changement de mouvement » (ibid.). L'« Animé » final est nerveux et d'une agitation follement contagieuse. La salle répond avec enthousiasme. Et on bondit sur son fauteuil en écoutant le disque. Après quelques autres pièces plus courtes comme la Sérénade grotesque, première œuvre majeure annonçant « Alborada », ou encore les A la manière de...Chabrier » ou….de Borodine, Chamayou conclut le concert par Le tombeau de Couperin (1914-1917). Cette suite de six pièces est un vraie carte de visite de l'art du maitre de Ciboure et de tout pianiste se mesurant à Ravel. Le « Prélude » est liquide, joué très vite avec une inexorable énergie. Suit « Fugue », pièce la plus secrète et un peu austère, dont les accents  « nécessitent une grande indépendance des mains » (ibid.) - elle n'a d'ailleurs pas été orchestrée. Vient « Forlane », danse balancée et qui doit être gaie : Chamayou la prend justement pas lentement, rencontrant ce «  jeu métronomique dont on a si souvent parlé à propos de Ravel. Le « Rigaudon » trottine allégrement car joué bien soutenu et l'épisode central est pris confortable, à la différence de Long qui recommande un tempo plus lent ici. Le charme de « Menuet » est distillé tout comme surgissent des accents dramatiques insoupçonnés dans le crescendo final et ses formidables notes graves. Enfin « Toccata » est un feu d'artifice, l'occasion « de faire toutes les notes » disait Ravel ! Chamayou en fait son miel avec une précision d'horloger suisse pour notre bonheur. L'auditoire conquis lui fait fête et en bis Chamayou donne, en hommage à Jeanine Roze, Kaddisch, transcription d'une des Mélodies hébraïques par Alexander Siloti. Au long de cette immense soirée, le pianiste aura montré une objectivité pas obsédante, instillant cette dose de liberté qui procure un sentiment d'improvisation au détour de la phrase, un élégance charmeuse, un refus de la joliesse et de l'effet, un jeu tour à tour robuste sans qu'il soit percussif et chuchoté prodigieusement poétique ; un « mélange de rigueur et d'hédonisme » pour le citer. Chapeau bas ! Il faut se procurer le disque paru chez Erato (2CDs : 08256 460268. TT.: 70'51+66'10).