Quelque soixante-dix ans après sa création au Palais Garnier, l’unique opéra de Georges Enesco est enfin repris sur une scène française - au Capitole, grâce à l’audace de Nicolas Joel, son directeur,qui en signe la mise en scène.

 

Enfant prodige, virtuose du violon - mentor de Menuhin qui sera son ami – pianiste de talent, chef d’orchestre célébré, Enescu (1881-1955) a marqué d’une empreinte indélébile la vie musicale   parisienne. Le plus français des compositeurs roumains – au point de laisser franciser son nom - est en effet un musicien complet, proche de l'universel.  Trouvant sa veine compositionnelle dans la musique de chambre aussi bien que dans la symphonie, son langage musical multiforme, puisé à la tradition folklorique roumaine comme au néo classicisme, s’est vite émancipé vers un style novateur. Peuplé de grandes architectures sonores que tempère un profond lyrisme, il se distingue par une grande fluidité rythmique et un art étonnant de coloriste

agissant en vrai alchimiste des timbres.

Son opéra célébrant le mythe de l'infortuné Œdipe se déroule comme un vaste poème symphonique en quatre parties, ramassant dans les deux dernières les drames de Sophocle, Œdipe roi et Œdipe à Colone.  La musique en est généreuse, puissamment architecturée, aux leitmotive en constante métamorphose, maniant des tonalités d'une inquiétante étrangeté, dont se détache çà et là le chant d'une flûte pastorale – celle de sa Roumanie natale – pour s'achever en des pages d'un lyrisme serein, hommage à son maître Fauré.  Il fallait de l'aplomb pour, d'une seule œuvre, embrasser l'entière destinée du héros grec : sa naissance fêtée par le peuple de Thèbes, vite assombrie par la terrible prédiction de l'Oracle, du parricide et de l'inceste ; sa traversée du désert, hanté par le poids du destin, bien qu'il n'hésite pas à affronter la Sphinge dans un duel verbal inouï et à résoudre l'énigme « Qui est plus fort que le Destin ? - L'Homme » ; sa gloire de sauveur de la cité, là encore troublée par la révélation de l'accomplissement de la fatale prédiction, qui le conduira à s'auto mutiler ; enfin sa transfiguration aux portes d'Athènes, lavé de toute culpabilité, vainqueur du Destin. S'incrivant dans le beau livret de Edmond Fleg, un des grands penseurs du judaïsme en France, tout cela Enesco l'habite singulièrement jusqu'à l'indicible, en des scènes d'une austère grandeur, au continuum musical grandiose qui, paradoxe, avive la beauté dépouillée du théâtre grec.

C'est ce que la régie de Nicolas Joel traduit fort bien, efficace dans les moments clés, le meurtre de Laios, ou l'apparition de la Sphinge à l'allure quasi expressionniste - « dans une pénombre fuligineuse, au son d'une musique lointaine de cauchemar » dira l'auteur – sobre dans la gestuelle des protagonistes ou la conduite de la foule composant de superbes tableaux vivants. L'action a pour écrin un immense amphithéâtre surmonté de hautes colonnes, décoration qui, à en croire les photos présentées dans le foyer du théâtre, n'est pas sans rappeler celle de la création. Un camaïeu de gris, de suggestives atmosphères nocturnes composent un spectacle d'un bel esthétisme qui sait s'effacer devant le flot musical pour lui laisser le dernier mot. Ainsi à l'heure de la péroraison symphonique où Œdipe disparaît dans le bois sacré de l'Attique. Une sûre perspicacité a permis de réunir une distribution à la hauteur des exigences de cette étonnante tragédie lyrique. On en détachera Frank Ferrari, Œdipe qui, pour sa prise de rôle, réussit un tour de force : éloquente voix de baryton basse dans les grands monologues qui parent cette partie, superbe diction s'emparant d'une déclamation chantée qui évolue sur le mode du récitatif. Les plus vifs éloges on les réservera aussi aux chœurs dont la précision des attaques doit être soulignée, et surtout à l'Orchestre du Capitole qui sous la conduite éminemment lisible de Pinchas Steinberg, fait montre de qualités instrumentales admirables quels que soient les pupitres, et distille les plus somptueux accents poétiques. Un remarquable achèvement ! À quand une reprise à l’Opéra de Paris ?

Pour de plus amples informations sur le musicien, sa vie, son œuvre, on lira avec intérêt la monographie fort documentée que lui a consacré Alain Cophignon (Fayard, 2006).  Et pour réécouter l’œuvre, on se reportera au magnifique enregistrement de Laurence Foster, spécialiste d’Enesco (2 CDs EMI Classics, récemment réédités).