Un entretien à bâton rompu, déstructuré, décontracté, incomplet, fait au Sélect, Boulevard Montparnasse à Paris, le 12 mars 2013 à 19h30, autour d’une bière blanche !

 

Pour les feignants : Dominique Lemonnier est une femme de caractère, déterminée, volontaire, qui partage sa vie, sa passion, pour la musique de film depuis plus de vingt ans avec le compositeur Alexandre Desplat. Ils travaillent ensemble et ont créé en 1996 un quintette de cordes assez original, le Traffic  Quintet, (un quatuor classique avec une contrebasse en plus), pour interpréter de la  musique de film, celle du compositeur, mais aussi celles écrites par d’autres artistes.

 

Regarde les femmes monter !

 

 

« Je suis née en Normandie, ma mère qui jouait bien du piano, m’a mise au piano très tôt, mais à six ans j’ai voulu faire du violon et cet instrument ne m’a plus quitté. J’étais une enfant douée… J’ai une passion pour les cordes… J’aimais jouer dans des formations de musique de chambre. C’est toujours un grand plaisir …Aujourd’hui  j’adore mon Lupot, un violon de 1821. Il a un son d’une telle légèreté, je ne pourrais pas m’en passer. J’ai travaillé avec Christophe Coin, qui est aussi un normand. On est de la même génération. J’ai participé au début de son ensemble Mosaïque. Près de chez moi, il y avait un cinéma d’Art et Essai et je pouvais voir tout le cinéma international, j’ai eu ainsi très tôt une culture cinématographique ».

 

« J’ai étudié très jeune au Conservatoire, mais n’ai pas terminé mes études. Je voulais prospecter tous les univers de la musique, du baroque au jazz en passant par le tango. Je suis une aventurière, inclassable.  J’ai pas mal voyagé dans ma jeunesse, suivi l’enseignement de grands artistes comme Felix Galimir, célèbre violoniste qui avait son propre quatuor et qui enseignait à la Julliard à New York, et aussi Henri Temianka à Los Angeles  J’ai joué avec beaucoup de formations différentes aussi… Mais j’ai toujours refusé d’être cantonnée dans un seul style, et lorsque j’ai commencé à faire des séances d’enregistrement pour la musique de films, je devais avoir dix-huit ans, j’ai aimé cette diversité. Avec des orchestres à géométrie variable, j’ai enregistré pour Cosma, Legrand, Senia … J’étais assez mercenaire en fait. C’était une bonne école : il fallait déchiffrer très vite, jouer avec dextérité car on ne pouvait pas se permettre de faire beaucoup de prises. Le temps dans  les studios est précieux. J’ai même joué de la variété…violon et voix dans le tube de Morena, musique de Desplat, « Oh Mon Bateau ! ». Je me suis bien amusé à participer à ce genre d’exercice, même s’il n’y avait pas beaucoup d’argent. J’ai joué avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France très régulièrement, et pendant des années,  mais comme je n’étais pas titulaire, ça me laissait le choix de refuser et de jouer ailleurs. C’est là que j’ai connu certains des musiciens du Traffic, le violoncelliste Raphaël Perraud , la violoniste Anne Villette, avec qui j’ai joué du tango et du Jazz , l’altiste, Estelle Villotte, pendant des séances d’enregistrement de variétés et de musiques de films, ainsi que le très prolifique  contrebassiste Philippe Noharet ».

 

« Ma rencontre avec Alexandre s’est faite un dimanche d’Août chez Coluche, qui très généreux, avait prêté son propre studio d’enregistrement. C’était pour la deuxième musique de film d’Alexandre, Le Souffleur de Franck Le Witta.  Alexandre a apprécié ma sonorité, mon énergie, ma vitesse d’adaptation, comment je pouvais changer de timbre, de vibrato. A l’époque, il était assez craintif du romantisme excessif parfois des cordes, et les connaissait mal. Il est flûtiste de formation , a suivi  la classe d’ analyse musicale de Claude Ballif. Les vents, il adore. A 17 ans il était flûtiste à la Fanfare des Beaux-Arts ! Il adore les spectacles des clowns, la musique burlesque, les fanfares… » 

 

« Cette rencontre a été essentielle pour nous et nos conceptions  musicales. J’ai eu avec lui un rôle d’éclaireur pour écrire sur les cordes, comment les traiter, leur  tordre le cou, les déplacer de  leurs  fonctions initiales. On s’est beaucoup amusé à chercher, à passer des nuits à trouver le son qui allait correspondre, lui au clavier, moi au violon. Il y avait des budgets si petits que je faisais parfois dix-huit pistes de violon par exemple, et si un copain violoncelliste passait, il nous faisait une piste. La musique était écrite évidemment, mais tout cela était très expérimental, un laboratoire d’idées sonores avec lequel on a pu progresser »

 

 

« Il a composé la musique des sketches de Karl Zéro pendant des années. Il en écrivait de dix à trente par semaine, une école formidable, incroyable. On allait dans des petits studios à un, à deux, à trois, musiciens, et on y passait la nuit. On travaillait en permanence »

 

« Aux États-Unis, le statut de compositeur de film est un statut de star. En France, on n’a pas cette veine musicale qu’il y a dans les pays anglo-saxons. La rencontre avec Jacques Audiard est assez exceptionnelle car il aime la musique, ses films sont des films musicaux. Pour la musique d’Un Héros Très Discret, Jacques a demandé à filmer les musiciens du quintette »

 

« 1996, c’est la naissance du Traffic Quintet. Le nom de Traffic c’est pour tout trafiquer, ne pas garder la structure des compositions pour quatuor, transformer les rôles de chacun : le violon peut faire la basse, pas de second violon en retrait, la basse va jouer le thème… On se permet tout, trouver des sonorités nouvelles, aborder les thèmes sans à priori. J’avais entendu le Kronos quartet bien avant qu’il arrive sur le marché français. J’ai eu tout de suite beaucoup d’admiration pour ce quatuor qui a cassé les codes, je m’en suis inspirée » 

 

« C’est seulement en 2005 que nous avons fait notre premier spectacle.  Alexandre aimait tous ces compositeurs de la nouvelle vague, donc notre premier spectacle s’est appelé Nouvelles Vagues avec la musique de  Delerue, Duhamel et des compositeurs qui ont marqué cette époque, comme Morricone, Gato Barbieri, avec Le dernier Tango, Jarre et aussi Desplat, les deux films d’Audiard. Alexandre a fait les transcriptions. Celles de Barbieri ont été faites par Frédéric Verrières »

 


© Traffic Quintet / DR

 

« Pour le spectacle, je voulais mettre des images, faire un spectacle total, innovant. J’ai rencontré le vidéaste Ange Leccia, qui n’avait jamais travaillé avec un musicien. On a regardé ses bandes, j’ai choisi des images. J’étais très timide face à son travail, un peu retenu. Je ne voulais pas de référence cinématographique, j’ai juste mis un peu Bardot en boucle. On a travaillé des heures pour retravailler ses images, les caler sur la musique, une sorte d’élucubration d’images nouvelles souvent abstraites. Je voulais que le spectacle de Traffic quintet soit un échange entre musique et art contemporain. Certains spectateurs étaient complètement perdus, ne comprenaient rien : Pourquoi mets-tu des images ? La musique est tellement belle, elle se suffit à elle-même. Sur ces musiques connues, ils voulaient voir Belmondo, Bardot, Moreau. On n’aimait pas, et moi je répondais : c’est le principe du Traffic quintet, 'vous ne les aimez pas, désolée !' On a présenté le spectacle un peu partout… »

 

« Le deuxième projet ce fut Divine Féminin, spectacle des femmes sacrificielles, moins accessible au niveau de sa conception, autour de Médée, quatre tableaux, chacun s’ouvrant sur un fragment de « Medea Material » issue de l’opéra de Pascal Dusapin. Des portraits de femmes Sharon Stones, Janet Leight, Marylin Monroe, Virginia Woolf-Nicole Kidman et la musique de Goldsmith, Glass, Herrmann, Virgin Suicides et Air, et puis la Callas, la Médée silencieuse de Pasolini. C’est cette figure musicale qui constitue le fil rouge de Divine Féminin, drame en quatre tableaux.  Femmes assassines, profondes, perdues… Alexandre voue une grande admiration pour Alex North et nous a fait une superbe transcription des Misfits. J’avais envie de décliner les toiles de Jacques Monory. Alors avec Ange on est allé les filmer dans son atelier, puis les transformer. J’étais là, à l’image et au son, une trafiqueuse de sons et d’images. Les musiciens ensuite ont vu la bande image, puis on a appris à se synchroniser à l’image seconde, ce qui parfois donne un coté magique au spectacle, car je n’ai pas de clic ni de time code » 

 

 

 


© Alexandre Desplat et Dominique Lemonnier / DR

 

« Le suivant, Eldorado, est aussi une commande de la Cité de la musique. C’était autour du rêve américain. Là, à cause de petits ennuis de santé, j’ai pris un film qui existait de mon ami vidéaste, Gold, sur l’ouest américain, et on a interprété des compositeurs américains, Greenwood, Goldsmith, Duke Ellington, Philipp Glass, Herrmann, Miles Davis, et un extrait de L’étrange Histoire de Benjamin Button de Desplat… »

 

« Le spectacle suivant, le prochain, toujours pour la Cité de La Musique, devait être autour du cinéma français. Mais comme nous avions déjà joué et transcrit les grands compositeurs français, j’ai proposé une monographie autour d’Alexandre Desplat. Le cinéma français, c’est Paris, et Paris c’est incontournable, c’est la Seine. Avec Ange on a donc filmé en HD des heures et des heures les quais de la Seine. Puis on a passé beaucoup de temps à monter, retravailler l’image pour présenter une heure quinze de film. Le spectacle du 24 mars 2013, à la Cité, se nomme Quai de scènes. C’est une ballade romanesque sur les quais de Paris, sur les musiques les plus emblématiques d’Alexandre. Il ne voulait pas faire les arrangements, il était très gêné de retravailler ses œuvres, ce qui est normal. C’est Nicolas Charron, bassiste à l’Opéra de Paris, qui a fait les orchestrations, Alexandre y a mis sa patte…il a supervisé.  Il y a trois références fugitives sur le cinéma dans ce spectacle : « Les Amants du Pont Neuf » de Leos Carax, « Césarée » de Marguerite Duras, et « L’Eloge de L’Amour » de Jean-Luc Godard… »

 

Violoniste exigeante Dominique Lemonnier n’est surtout pas la femme dans l’ombre de son mari et compositeur Alexandre Desplat.  Elle est le violon solo de la plupart de ses compositions, et sur les projets enregistrés à l’étranger elle se transforme en booth producer.

 

« Avec Alexandre nous sommes des Etats associés et non colonisés. On a des espaces proches et différents ! »

 

Avec Traffic Quintet, elle donne à la musique de film une autre dimension en l’associant à des projets artistiques inattendus, une autre manière de la faire exister et connaître.

 

Le téléphone sonne…Que fais-tu ? J’arrive…Alexandre s’inquiète que sa collaboratrice ne soit pas encore à la maison? Il est près de 21heures…

 

« Vous allez en faire quinze lignes de tout ça » me dit-elle en partant…en souriant…

 

Pour finir en musique, on peut toujours écouter les deux disques qui ont été enregistrés, hélas sans les images trafiquées :

 

TRAFFIC QUINTET « Nouvelles Vagues » Naïve V 5093

 

 

TRAFIC QUINTET « Divine Féminin » Galilea Music / Universal n° 476419-9

 

 

 

 

Ainsi qu’une compilation DESPLAT /AUDIARD Play Time/ FGL Productions n°Pl 0605102