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Catégorie : Livres

Yann OLLIVIER : En Attendant Boulez Paris, Plon, mai 2019

«  Voici une plaisanterie musicale pour tenter de découvrir si la musique adoucit les meurtres  »

Que l’on se rassure, à l’approche des grandes vacances, période bénie pour se lancer dans de gros livres faciles à lire et divertissants, En attendant Boulez n’est pas un pesant pamphlet contre la relégation de la musique contemporaine ! Bien au contraire, il s’agit d’un polar pour mélomane, (le lien www.enattendantboulez.com renvoie à la playlist des nombreuses œuvres citées dans le roman), bien ficelé et qui se dévore sans nul doute avec plus d’aisance que la partition d’Explosante fixe (Pierre Boulez, 1972-1993), œuvre dont il n’est d’ailleurs pas question dans le roman ! On y évoque, en revanche, un projet d’opéra du compositeur du Marteau sans maître (Pierre Boulez, 1954), jamais abouti, qui se fût inspiré d’En attendant Godot (1952), de Samuel Beckett. Un algorithme nommé Chopart, parce qu’il peut composer comme Chopin et Mozart à la fois, constituant un redoutable enjeu diplomatico-juridico-financier (la Chine s’en mêle…) ; trois meurtres assez horribles et une ravissante enquêtrice, Jade Valois (tiens, comme la rue !), que n’attirent pas que les hommes ; un privé qui se fait appeler Philippe Marleau (sic) ; plusieurs pittoresques figures de «  professionnels de la profession  », comme disait Jean-Luc Godard (l’un d’entre eux s’appelle Dandelot…), tout cela à Paris essentiellement, dans les nouvelles salles de concert de la capitale, la Philharmonie, la Seine musicale (et de plus anciennes, comme Gaveau), un peu à Lille. Voilà !


L’auteur est un fin connaisseur du «  milieu musical », de ses règles implicites, de ses ridicules, de ses mesquineries, de ses jalousies et prétentions, de ses mœurs que la musique n’adoucit pas toujours ! Il en connaît bien les tenants et aboutissants juridiques, financiers et médiatiques et pour cause ; il dirigea Universal Music Classics et présida les Victoires de la musique (où il situe l’un des trois crimes d’ailleurs). Sa plume est plus d’une fois caustique, lorsqu’il évoque par exemple telle ou telle situation mondaine : «  Le cocktail est régressif : l’un entraine l’autre et réciproquement. L’ingestion du discours et des mets s’accompagne d’un certain abandon des règles élémentaires du protocole mondain. » (p. 29), ou l’architecture des salles de concert d’aujourd’hui : «  Elle fut presque déçue. Elle devait avoir en tête l’archétype de l’entrée des artistes d’une salle à l’ancienne […] Elle était devant une porte vitrée arrondie, un peu en contrebas, et qui aurait pu aussi bien se trouver au pied d’un hôpital moderne ou le siège d’une grande banque.  » (p. 52) Dans la description d’une performance artistique chinoise qui tourne à l’orgie dans une galerie d’art, l’auteur s’en donne à cœur joie : «  Le spectacle valait le déplacement à condition de rester à distance : Wang procédait par projection sur la toile, l’aspergeant de grands coups de pinceaux ou de jets manuels ponctués de cris rageurs. Un modèle féminin, nu à l’exception de ses lunettes de soleil prenait la pose devant la toile.  » (p. 148) Le propos se fait même sociologique, lorsque l’enquête fait ressortir des différences de milieux des témoins : «  Le premier était manifestement celui qui était chargé de l’entretien : déterminisme social oblige, il devait être nord-africain […] Un homme d’une cinquantaine d’années, tout aussi représentatif du déterminisme social qui régit la gestion des grandes entités, vêtu d’un costume impeccable…  » (p. 197) Au fil des pages, l’on trouve de ces jolies anecdotes que se repassent les musiciens : «  [Maria João] Pires m’a emmené visiter toute sa ferme et m’a conduite à son potager pour me faire arracher des pommes de terre. Elle m’a dit que les pianistes passaient bien trop de temps à craindre pour leurs doigts…  » (p. 105), et cette autre : «  On raconte que Rossini détestait Wagner […] il en déchiffrait une partition, Tannhauser, sans doute et que le résultat était épouvantable. Un élève s’approche et lui fait remarquer respectueusement qu’il tient la partition à l’envers. Ce à quoi Rossini répond : j’ai déjà essayé dans l’autre sens : c’est pire !  » (p. 117)

Jade, l’héroïne, n’enquête pas seulement sur les meurtres ; elle cherche à comprendre comment Chopart parvient à imiter si parfaitement tous les styles de composition, du baroque (où l’on s’ennuie trois heures pour entendre deux airs sublimes de cinq minutes chacun), au contemporain et, fatalement, elle en arrive à s’interroger sur le style en musique : «  Pourquoi Schubert sonne-t-il comme du Schubert ?  » Vaste question ! Au passage, l’on apprend la différence entre un cachet, des droits d’auteur et des royalties, car une question cruciale se pose depuis que l’on donne en concert les œuvres de Chopart. L’intelligence artificielle, la machine, aussi sophistiquée soit-elle, au point de devenir raciste à force de copier nos pires travers ou de produire un nouveau tableau de Rembrandt à partir d’un puzzle tiré de son œuvre numérisée, la machine donc peut-elle être rémunérée comme un auteur à part entière, à l’égal d’un être humain ? Et soudain, l’on réalise que ce roman nous ouvre d’effrayantes perspectives, dignes justement du Marteau sans maître, plus atroces nous semble-t-il que les trois assassinats pourtant horribles qu’il raconte : demain, l’intelligence artificielle se substituera-t-elle aux écrivains, aux scénaristes, aux compositeurs (qui coûtent bien trop cher) afin de mettre sur le marché culturel des «  œuvres  » collant exactement à la demande du public ? Ce serait le triomphe, non du style «  à la manière de  », admirablement créatif, comme Pastiches et mélanges (1919) de Proust ou À la manière de Borodine (1912) et À la manière de Chabrier (1913) de Ravel, chef-d’œuvres qui nous révèlent l’essence de ce qu’ils pastichent, mais celui du stéréotype industriel, du poncif, de l’académisme qui s’ignore ; l’opposé absolu et radical de la création artistique, la tyrannie du goût du plus grand nombre institué en norme esthétique, la perversion de la métaphysique par le productivisme, le relativisme ramenant tout à sa définition la plus sommaire, la moins subtile : eh bien quoi, c’est de la musique, on dirait du Mozart et ça plait ! Qu’importent l’artiste, sa sensibilité, son histoire, sa culture : seul compte le produit. En attendant Boulez, roman drôle, palpitant, ne serait-il pas finalement bien plus sérieux qu’il n’y parait…
Bernard Patary