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Catégorie : Livres

Michèle FRIANG-Pierrette GERMAIN : Louise BERTIN, compositrice, amie de Victor Hugo. Sampzon, DELATOUR FRANCE (www.editions-delatour.com ). BDT 0165. 2019, 114 p. –15 €.

Ce livre pose le problème : « être femme et créer » (musique et poésie au XIXe siècle) autour de Louise BERTIN (1805-1877), « première femme à avoir abordé le théâtre lyrique » et qui s’intéressa aussi à la peinture. Initiée à la composition par Antoine Reicha (1770-1836), elle compose à l’âge de 20 ans l’opéra Guy Mannering d’après Walter Scott (1771-1832), puis Le Loup Garou (livret d’Eugène Scribe (1791-1861)) sera créé avec succès en 1827 à la Salle Favard, et Fausto en 1831 au Théâtre italien sera considéré comme « une œuvre d’envergure » notamment avec La prière de Marguerite.


Le séjour de Victor Hugo (1802-1885) aux Roches — domaine de la famille Bertin près de Bièvres — sera marqué par une sympathie réciproque. Il estime le livre de La Esmeralda comme « un canevas d’opéra » en 3 actes et y apportera quelques modifications. L’ouverture orchestrale est énergique, les chœurs de la foule sont vigoureux ; le déroulement dramatique est animé, la prosodie verbale et musicale respectée. Louise BERTIN fait appel au chromatisme pour traduire l’angoisse et au registre grave pour évoquer la souffrance. Elle s’impose déjà par son intelligence du texte.
Le chapitre « Heurs et malheurs d’un opéra » repose sur des sources solides : avis des directeurs du Journal des Débats, déroulement des répétitions, réactions de son père, des musiciens et de Victor Hugo qui, malgré quelques réticences des interprètes, s’attend à un grand succès (première représentation le 4. 11. 1836). Selon Hector Berlioz : « Mademoiselle Bertin est l’une des têtes de femmes les plus fortes de notre temps » (p. 64). Son talent musical est plutôt un talent de raisonnement que de sentiment (p. 68). Pour Victor Hugo, cet opéra est « remarquable » (p. 69). Il en existe une partition chant et piano ; la version de concert avec orchestre a par ailleurs été jouée à Montpellier en 2008.
Le chapitre suivant donne un aperçu de ses productions ultérieures. Sur le plan musical, elle compose des œuvres pour piano (Pleyel et Érard) avant 1860, assez académiques dans lesquelles elle recherche les oppositions de nuances et l’expressivité. Sa Polka mazurka artistique se veut savante ; elle y met à profit les ressources de l’instrument. Ses pages pour piano et une voix reposent sur ses propres poèmes : Le Matelot, La Fleur, Le soir… En 1875 paraît son Trio pour piano, violon et violoncelle (cf. analyse p. 75-6). Sur le plan poétique, initiée très jeune par Victor Hugo, en 1847, elle publie Glanes et, en 1876, Nouvelles Glanes appréciées par le célèbre poète (cf. lettre) qui en relève « le charme ». En fait, elle est une « poétesse polyvalente ».
Le chapitre « De l’aube au crépuscule » comporte des avis éclairés formulés par ses parents et Victor Hugo qui insiste sur son enthousiasme et son esprit « aventureux ». Tout en lui témoignant son estime, leur relation privilégiée se distendra, car élu à l’Académie en 1841, il se lancera dans une carrière politique. Louise meurt à Paris le 27 avril 1877. Sa vaste culture générale s’étend de Homère, Saint-Augustin, Dante, Byron ; La Fontaine, Corneille, Racine…, Chateaubriand (cf. son éclectique fonds de bibliothèque).
Louise est certes consciente de sa valeur. Son combat prolonge celui mené par Fanny MENDELSSOHN (1805-1847) et Clara SCHUMANN (1819-1896). Elles ont milité pour la reconnaissance de l’égalité de la femme et de l’homme préconisée par Arthur RIMBAUD (1854-1891) et, par la suite, Rainer Maria RILKE (1875-1926) : Lettres à un jeune poète (écrites entre 1903 et 1908) selon lequel « L’art n’est qu’un mode de vie ». Voici, pour le XIXe siècle, un témoignage sociologique inattendu, un apport à l’histoire des idées et des mentalités, encore d’une certaine actualité au XXIe siècle.