Le genre du piano à quatre mains émaille la production schubertienne depuis 1810, avec une première Fantaisie, jusqu'à 1828, année où vont éclore plusieurs pièces majeures. Jouer de la sorte – et Schubert lui-même y excellait - passait à l'époque pour une des meilleures manières de savourer le temps de la compagnie entre amis et plus encore la communion dans la musique. Andreas Staier et Alexander Melnikov se sont concentrés sur les pièces tardives. Et d'abord la Fantasie op. 103, D. 940 en fa mineur. Son thème initial inquiet, fragile, distille une infinie tristesse. Il reviendra en boucle au fil d'une pièce que caractérise son architecture libre : un seul et vaste mouvement divisé en quatre sections ; en fait, une sorte d'impromptu.

Ses climats différents traduisent le parcours d'un ''Wanderer'' solitaire et nostalgique. D'après ses amis, Schubert rend hommage à celle qui restera son « amour idéal », sa jeune élève la comtesse Caroline Esterhàzy. Le moment le plus étonnant reste la troisième partie, allegro vivace, sorte de scherzo engageant, plein de verve, et son trio marqué « con delicatezza », L'œuvre s'achève par un vaste développement fugué à l'ampleur presque orchestrale, jusqu'à ce silence qui précède le retour du thème d'une

douloureuse résolution et de son mystère insondable. Le Rondo D. 951, la dernière pièce à quatre mains du musicien, combine deux thèmes assez proches l'un de l'autre au long d'un allegretto quasi andantino. Là encore une thématique aisée, combien expressive, distingue un morceau aussi solidement construit qu'inventif. Le registre aigu est particulièrement ouvragé et la richesse du discours rappelle les grandes sonates contemporaines. Les Variations sur un thème original D. 813 (1824) tricotent et détricotent un thème allegretto en forme de marche. La dernière quasi héroïque se termine en feu d'artifice. On peut encore entendre Quatre Ländler D.814, destinés eux aussi à la comtesse Esterhàzy, et deux marches : la « Marche Caractéristique » D. 886 qui s'apparente à un scherzo endiablé à 6/8, contrebalancé par une section médiane plus calme, magnifiée par la présente exécution ébouriffante avec bruitage de l'instrument, et la « Grande Marche » op 40 N° 3, D. 819 qui offre une rythmique inhabituelle, avec force répétition et amplification sonore. Ou encore la Polonaise D. 824, de 1826. Andreas Staier et Alexander Melnikov, qui jouent un pianoforte Graf au son étonnement clair et doté de graves bien définis, interprètent ces musiques attachantes avec la ferveur complice d'une solide amitié artistique.