Philippe Jaroussky réalise un rêve : créer un mini opéra imaginaire centré sur l'histoire d'Orfeo, en empruntant à trois compositeurs qui l'ont célébrée, chacun dans leur œuvre éponyme, à des périodes différentes du Seicento : Claudio Monteverdi (Mantoue, 1607), Luigi Rossi (Paris, 1647) et Antonio Sartorio (Venise, 1672). «  Une cantate à deux voix et chœur, recentrée sur les seuls personnages d'Orphée et d'Eurydice », précise le chanteur. Pour un concentré dramatique de la trame bien connue, et alors que chacun des trois compositeurs, avec son style propre, met plus spécifiquement l'accent sur un moment différent de celle-ci. Les enchainements imaginés ici se révèlent particulièrement judicieux dramatiquement et musicalement.

On passe sans solution de continuité, mais dans le souci du déroulement de l'histoire bien connue d'Orphée, de l'un à l'autre au fil de solos, duos ou interventions du chœur. Surtout il est fascinant de constater l'évolution du langage musical et l'importance des changements stylistiques entre ces trois musiciens du XVII ème siècle italien : Monteverdi qui réalise à l'opéra une synthèse poético-dramatique parfaite à partir de la composante pastorale et apporte un faste instrumental jusqu'alors inconnu ; Rossi

qui introduit le mélange des registres dont l'élément comique, et nous fait entrer déjà dans l'univers baroque, de par la richesse des arias ; enfin Sartorio, le «  moderne », chez qui la déclamation est plus proche de l'aria telle qu'on va la connaitre bientôt à l'opéra, le récitatif expressif et le chant plus incarné aussi, presque théâtral. Rarement aura-ton mieux perçu le passage entre la Renaissance finissante et l'avènement de l'ère baroque.
Deux voix d'exception se partagent ce magnifique programme : Emöke Barath, soprano d'une grande pureté sans être désincarnée, pour donner vie à la séduction du langage de Rossi, par exemple dans l'aria « Mio ben, teco il tormento », ou de celui de Sartorio («  Orfeo tu dormi »). Philippe Jaroussky bien sûr, champion de cette déclamation ornée dans « Lagrime, dove sete ? » (Rossi) ou « Possente spirto » de Monteverdi, une des pages les plus sublimes de L'Orfeo, qui, chantée ici en voix de contre ténor, prend une tournure encore plus déchirante dans cette élocution presque magique avec ses ritornellos envoûtants en écho. Et quelle diction délicate dans ce parfait exemple du recitar cantando, ses appogiatures d'une douceur infinie, sans affectation. Ce programme doit beaucoup aussi à la direction inspirée de Diego Fasolis, tout à tour enlevée, d'un allant presque physique, ou d'un lyrisme suave. Ses musiciens de I Barocchisti sont magistraux comme les chœurs de la Radiotélévision suisse.