Depuis un certain temps, les éditeurs de disques proposent une meilleure approche de timbres particuliers et de paysages sonores variés avec, parfois, des associations instrumentales insolites ou la présentation de toute une famille d’instruments (cf. notre recension du CD : No parking. Bruno Bonansea & Nicolas Nageotte (clarinettes), TRITON).
Le présent CD fait la part belle à la viola d’amore (seule), à la viola d’amore associée à la guitare et à l’alto. La viole d’amour, instrument en principe à 7 cordes frottées — dont 2 vibrant par sympathie — apparaissant vers le milieu du XVIIe siècle, sera ensuite privilégiée notamment par Jean Sébastien Bach. La guitare est un instrument à cordes pincées avec caisse de résonance. Enfin, l’alto est un instrument à cordes frottées plus grave que le violon.



Ce choix de Concerti en 3 ou 4 mouvements est illustré par des œuvres d’Antonio Vivaldi (1678-1741) et de Christoph Graupner (1683-1760) interprétées par Donald Maurice (viole d’amour), Jane Curry (guitare), Marcin Murawski (alto) et l’Orkiestra Ars Longa, tous placés sous la solide direction d’Eugeniusz Dabrowski.


Christoph Graupner (né en 1683 à Kirchberg et mort en 1760 à Darmstadt), claveciniste et compositeur allemand, est contemporain de J. S. Bach et G. Fr. Haendel. Il a été maître de chapelle à la Cour de Hesse-Darmstadt et a composé, entre autres, plus de 1400 Cantates religieuses, 80 Suites et 44 Concertos. Son œuvre, peu diffusée après son décès (faute d’un nombre suffisant d’élèves), se différencie de l’esthétique généralement en usage. Dans ses deux Concerti pour viole d’amour et alto, il traite ces deux instruments de telle manière que, tour à tour, chaque instrumentiste devient soliste ou accompagnateur de l’autre. Il crée ainsi des timbres différents qui véhiculent ses idées mélodiques un peu comme un dialogue, exploitant aussi la résonance plus douce de la viole d’amour. Celui en Majeur (GWV 317) fait alterner mouvements graves et mouvements rapides. Une introduction aux accents très marqués prépare l’entrée des solistes dont le discours s’enlace, elle contraste avec le Vivace de caractère plaisant et brillant, cédant la place au Grave plus méditatif ; l’œuvre se termine par un Allegro très allant et bien enlevé. Celui en La Majeur (GWV 339) commence par un Andante assez intériorisé, suivi d’un Moderato brillant, auquel succède un Largo marqué d’une grande sensibilité, aboutissant à l’Allegro qui pose sur l’œuvre un point d’orgue joyeux.
Le Concerto pour viole d’amour et guitare en ré mineur (RV 540) d’Antonio Vivaldi (1678-1741) — bien plus célèbre que Chr. Graupner —, qui a écrit plus de 500 concertos, illustre l’apogée de la facture violonistique. Il comprend deux Allegro et un Largo central, particulièrement expressif, la guitare accompagnant la viole d’amour soliste. Son style marque la fin de l’époque baroque. Ce disque comprend encore le Concerto pour guitare en Ré Majeur (RV 93). Dès l’Allegro, la guitare soliste est soutenue par les accents incisifs de l’Orchestre polonais Ars Longa en une vaste envolée dynamique, alors que le Largo baigne dans le rêve et que l’Allegro conclusif est plein d’élan renouvelé. Enfin, le Concerto pour viole d’amour en Ré Majeur (RV 392) reprend la même structure (deux mouvements rapides encadrant un mouvement lent) et exige une grande virtuosité de la part du soliste. Le Largo est imprégné de mystère et d’une certaine tension. Il débouche sur l’Allegro fort de nombreuses marches d’harmonie mettant la viole d’amour en valeur et l’orchestre en incandescence. À écouter tant pour la perception de timbres spécifiques que pour la qualité de l’interprétation fidèle aux intentions des deux compositeurs.